La silhouette mythique de Merlin est absolument passionnante … et complexe… pour essayer de débroussailler un peu le sujet et commencer à y voir plus clair, je me suis attardé sur “la Vie de Merlin” de Geofrey de Monmouth, le texte irlandais “la Folie de Suibhne”, des textes latins concernant un Merlin écossais, Lailoken, et des livres de Philippe Walter traitant du personnage.
On sait qu’en dépit de la diversité apparente de leurs traditions, les Celtes d’Irlande, ceux de Gaule, ceux du Pays de Galles, voire ceux d’Europe Centrale, possédaient un héritage commun de mythes et de croyances qui ont survécu pour la plupart dans la tradition orale jusqu’au Moyen Age.
Il n’est pas vraisemblable que Merlin puisse être une création pure du Moyen Age. Il semble plutôt qu’il soit l’héritier d’une longue mémoire de divinités sylvestres. Saisi dans son expression la plus ancienne, le mythe de Merlin pourrait présenter des traits archaïques pré indo européens; il tournerait autour d’une figure qui n’incarnerait ni la fécondité ni la prouesse guerrière (tout au moins à priori) mais bien une forme de souveraineté plutôt magique, une sorte de royauté chamanique.
La compréhension du personnage de Merlin passe par le rétablissement autour de cette figure imaginaire, de tout un ensemble de croyances gravitant autour des notions de métamorphose et de double. Merlin est une figure de revenant, c’est aussi une figure dédoublée qui peut prendre une apparence zoomorphe ou qui peut adopter diverses apparences humaines. C’est encore une figure constamment associée au monde animal.
Le premier mystère de Merlin est dans son nom. Un Merle ? Difficile de répondre: la mythologie repose sur une linguistique plus fantastique que scientifique. Elle procède par assimilation et confusion poétique de mots beaucoup plus que par analyse scientifique de racines linguistiques.
Le cycle des saisons
Les principaux épisodes de “la Vie de Merlin” suivent d’assez près le cycle des saisons:
1) le texte débute par l’évocation d’une bataille estivale qui voit la défaite de l’armée de Merlin
2) la défaite militaire est pour lui le début d’une période de folie qui dure jusqu’à l’hiver
3) capturé et ramené de force à la Cour, Merlin se livre à une première prédiction à l’époque où les feuilles tombent des arbres, puis après une incontrôlable crise d’hilarité, il prédit trois morts apparemment différentes pour un seul et même personnage
4) plusieurs années passent. Il retourne dans la forêt et aperçoit un jour dans les astres le remariage de sa femme. Monté sur un cerf il encorne son rival avant d’être capturé une seconde fois
5) il profère deux nouvelles prédictions qui se vérifient, aussitôt avant de rejoindre dans sa forêt une demeure spéciale, véritable observatoire astronomique, qui lui permet de mieux connaître les secrets du temps et de la destinée
6) au printemps, l’apparition “miraculeuse” d’une source va permettre à Merlin de guérir de sa folie. Une longue discussion avec Taliesin traite des questions de cosmologie. L’apparition d’un troisième personnage (Maeldin, guéri lui aussi de sa folie) constitue à la fin de “la Vie de Merlin”, une
triade de devins. Le texte se conclut sur les prophéties de Ganieda, sœur de Merlin, qui décide à son tour de vivre dans la forêt en compagnie des trois devins.
La Guerre perdue.
La folie de Merlin est présentée comme la conséquence directe d’un désastre militaire. Incarnant primitivement la souveraineté sous son double aspect (guerrier et magique), Merlin se trouve dépossédé par sa défaite de la souveraineté guerrière et doit désormais se contenter de la seule souveraineté magique.
Tout concourt à faire de la mélancolie furieuse de Merlin une maladie saisonnière, liée au cycle des saisons et plus particulièrement au 1er mai.
Merlin, homme sauvage.
Dans l’univers celtique, la forêt est un sanctuaire, un lieu de résidence des divinités. Par sa folie, par son séjour sylvestre, Merlin se rapproche de la divinité. Il devient l’authentique divinité des bois. De plus il lui arrive d’utiliser des cerfs comme monture , et durant l’hiver, il vit en compagnie d’un loup gris, ce qui le rattache au chamanisme. Le loup est maître Blaise, scribe de Merlin, en fait son double, comme le loup est le compagnon de l’Homme Sauvage. Et puis Merlin, à sa naissance, est velu comme un ours.
Les analogies Taliesin-Merlin sont très nombreuses, à un point tel qu’il est sans doute possible de les considérer comme deux aspects d’un seul et même être mythique.
Merlin n’appartient pas seulement à la forêt, il est lui même le Forêt. Il est la Nature à lui seul parce qu’il en incarne les mouvements secrets et l’énergie première. Il porte en lui le rythme des saisons et le principe même du temps (et l’homme sauvage est lié à une symbolique de la royauté alternative).
La première prédiction.
Capturé et ramené de force à la Cour, Merlin se met à prophétiser (il dit l’avenir) avec un rire étrange. Certains y voient un lien avec saint Hilaire (le “gai”, le “rieur”) lui même lié à saint Martin dont le nom serait phonétiquement rapprochable de Merlin (tant il est bien montré que les chrétiens ont tout fait pour s’accaparer les vieilles divinités païennes, les fêtes, les mythes et les légendes qui sont pourtant totalement étrangers à leur univers)
Merlin cocu.
Ce cocuage prend certainement place à une date rituelle de l’année et le fait qu’il sorte de sa forêt monté sur un cerf, et en jette les cornes sur son rival, accentue cette probabilité… calendes d’hiver ? (des déguisements païens en cerf au 1er janvier sont attestés). Et symbolisme très riche de l’animal, étroitement relié au cycle du temps.
La guérison de Merlin.
En goûtant l’eau d’une source nouvelle qui vient de jaillir, Merlin retrouve alors son ancien ami Maeldin, devenu fou, empoisonné par un fruit. Il le guérit aussi avec l’eau. Merlin, Taliesin, Maeldin décident alors de vivre ensemble dans la forêt avec la sœur de Merlin, Ganieda qui, désormais, prophétise à leur place (avatar de la Grande Déesse honorée à Imbolc ? : lustration, etc…?)
Le devin maudit.
Le récit d’une “chute” ? Les “Trois fautes du Druide”: défaite militaire de Merlin (incapacité guerrière qui renvoie à la 2ème fonction), défaite sexuelle (Merlin cocu, disqualifié pour la 3ème fonction qui induit fécondité), défaite sacerdotale (Ganieda le dépossède de son pouvoir prophétique: disqualifié sur le plan de la 1ère fonction).
(et comme le personnage me passionne … comme les sources sont encore nombreuses … je peux, sans crainte, promettre: à suivre …)




5 commentaires
Flux des commentaires pour cet article
novembre 18, 2008 à 7:13
agnihilation
Texte très intéressant, je prends note des références.
Par ailleurs, j’ai sursauté au début quand j’ai lu “Lailoken” : il y a t-il un lien avec la culture finnoise ? (j’ai lu ce nom comme on lit le finnois, c’est-à-dire phonétiquement Laïkonène).
Agni
novembre 18, 2008 à 10:47
faoni
En effet c’est très intéressant ! Ton article tombe à pic, je viens de terminer le livre de Philippe Walter “Mythologies Chrétiennes” (mais pas très catholiques…) et le personnage complexe de Merlin m’intrigue beaucoup… J’ai l’impression qu’on trouve dans ses différentes facettes, celles du dieu wiccan représenté sous les traits du Oak King et Holly King. Un ancêtre commun peut-être ?
A la lumière de ce livre, j’ai l’impression que la période de sa guérison pourrait aussi être rapprochée de Lugnasad. Il semblerait qu’il y ait une foule de légendes sur des sources et des lacs taris qui se remplissent d’eau en cette période caniculaire ?
Pour ce qui est des pistes de réflexion, elles m’en ont déjà inspiré une essentielle : avoir toujours un carnet sur soi pour les noter !
novembre 19, 2008 à 12:47
mammcoz
Joliiiiii !
J’en redemande
novembre 19, 2008 à 7:38
lecheminsouslesbuis
@ Agni. Franchement je ne sais pas s’il y a un lien avec la culture finnoise mais comme il semble que des contacts existaient entre les Indo-européens et les Finno-ougriens au moins depuis 4000 avant J.-C. on peut effectivement se poser des questions.
@Faoni. Je crois vraiment que rien de ce qui touche à la forêt n’est étranger à Merlin… (un peu hors sujet mais quand même traitant d’un chêne et d’un houx : j’ai vu il y a quinze jours en forêt d’Orléans, un houx pousser au pied d’un chêne, marqué pour être abattu, comme s’il voulait le protéger …)
novembre 19, 2008 à 10:13
agnihilation
Ce qui m’avait frappé c’est la proximité par rapport au mot (je parle un peu le finnois étant originaire directement du coin – à moitié certes).
Je me renseignerais si la langue finnoise d’aujourd’hui ne s’est pas finalement formé au contact avec les scandinaves suédois quand le “territoire finlandais” était passé dans le royaume de Suède par exemple, il y a environ 1000 ans ; sans parler des vikings qui ont traversé le “pays des 1000 lacs” pour aller former la Russie.
Et d’ailleurs, on peut se demander si le langage d’Ecosse ne s’est pas modifié au contact des invasions scandinaves. C’est-à-dire au contact du vieux norrois.
Pour en revenir au langage finnois à cette particularité d’être aussi bien d’origine indo-européenne (proche des langues du Caucase) que mésopotamienne (proche du sumérien).
Je ne sais pas s’il y a des ouvrages (je penche vers la philologie) là-dessus par contre.
Bref, que d’interrogations et je n’ai pas encore la vision très claire dans tout cela !
Agni