(Vendredi 15 février 2002-2008)

Je me réveille ce matin en pleine forme, je suis même assez enthousiaste à la pensée de mon projet d’un petit recueil de citations celto druidiques. J’ai passé une super bonne nuit, la première depuis longtemps et je suis d’excellente humeur dès que j’ouvre les yeux… Sur les coups de 10 h/10 h 30, je suis assis sur une des marches qui conduisent à une petite boutique où on peut téléphoner n’importe où … en train d’attendre France qui téléphone à son Gillou … je suis bien là, le cul sur la marche et les pieds sur le trottoir, au soleil, les gens passent dans la rue et devant moi sans interruption, certains me regardent, d’autres non, il y a beaucoup de monde, beaucoup de couleurs, de bruit et de poussière, d’odeurs, et le soleil me chauffe agréablement la couenne après le froid qu’on a du affronter dans le nord … je ne sais même pas si je pense à quelque chose de précis et tout d’un coup, comme ça, sans raison particulière et sans signes avant-coureurs je me sens soudain envahi d’un bien être indicible, ineffable, je me sens envahi d’amour, d’un sentiment de gratitude pour tout ce qui m’arrive en ce moment, le beau et le moche, le facile et le difficile, et je me prends à remercier, merci, merci, merci, et je me fous à pleurer, comme ça, sous le soleil, dans les couleurs, les bruits et la poussière et les odeurs, au milieu des gens dont certains me jettent un regard avant de continuer leur chemin … si ça se trouve, pour eux, je ne suis jamais qu’un occidental de plus qui vient de péter un plomb, mais en fait, non, il y a toutes les chances pour que le spectacle que j’offre ne les interpelle même pas … normal pour eux …. on dit bien qu' »en Inde, tout peut arriver, et tout arrive continuellement »…Je dois être complètement illuminé parce que France, quand elle sort de la boutique-téléphone me demande ce qui se passe, et me dit que je semble être un homme neuf tout d’un coup . Elle me tombe dans les bras, les gens font un écart pour nous éviter … j’ai lu, avant notre voyage, que les démonstrations publiques ne sont guère prisées en Inde, mais là je n’ai pas vraiment l’impression qu’on soit en train de créer un scandale. De toute manière je m’en fous parce que je ressens toujours ce sentiment de gratitude et lui seul compte. France me dit que je suis transfiguré et que je rayonne tout autour de moi… mais elle aussi rayonne: elle vient de laisser un message sur le répondeur de son chevalier blanc (qui, en fait, est loin de l’être, marié et papa, dragueur du samedi soir dans les bistrots de Chatellerault…) et on dirait une ado amoureuse …
Alors, qu’est-ce qui vient de m’arriver ? je n’en sais trop rien … l’Eveil ? mais l’Eveil, d’abord, dans son acceptation habituelle j’y crois pas trop parce que « tel qu’il est défini dans certains courants mystiques de l’hindouisme (Samadhi) ainsi que du Bouddhisme (Nirvāna) et du Christianisme (Apatheia) il représente l’aboutissement d’une évolution de l’être humain qui conduirait à une émancipation radicale. » Ce qui n’est pas mon cas, et d’ailleurs je n’en veux pas de cet Eveil, je ne tiens pas à m’émanciper, et de quoi grands dieux pourrais-je m’émanciper ? devenir un pur esprit, une ombre éthérée, bof… moi j’aime mon incarnation, charnelle, matérielle autant que spirituelle, le noir et le blanc, le yin et le yang, le trop et le pas assez, le pile et le face, le rire et les larmes … le seul but que je peux dire que je poursuis, peu ou prou, c’est d’accéder à une vie plus consciente, moins mécanique (voir Gurdjieff, la 4ème Voie, etc… tout à fait « mariable » au paganisme …)…
Je connais pas mal de gens qui sont en « recherche spirituelle », depuis des années et des années. Des bouddhistes, des adeptes de mixtures orientales, des franc-maçons hermétistes, des chrétiens plus ou moins déviants, et certains « païens » aussi. Tous ils sont à la recherche de la Lumière, ils attendent l’Eveil. Ils y travaillent: des années et des années, parfois toute une vie de méditation, de pratiques diverses, de rituels, de lectures plus ou moins bien assimilées… et leurs vies, pour la plupart, sont affligeantes: la plupart se débattent dans des frustrations d’ordre égotique (complexes d’infériorité/supériorité), professionnel, sexuel (difficultés d’assumer ses « préférences », ses besoins ou ses absences de besoins), ou au niveau du rapport à l’argent (j’en connais qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts mais j’en connais aussi qui passent leur temps à acheter/vendre des immeubles et boursicoter pour amasser toujours plus…)…
Il y en a aussi, beaucoup, qui se débattent dans des histoires de fesses (je parle bien d’histoires de fesses, de coucheries, et pas d’histoires d’amour…), convoitent le mari ou la femme de l’ami(e), ruminent la rancoeur de s’être fait piqué le mari ou la femme par l’ami(e); essaient, au bord du dégout, de nouvelles expériences parce qu’il ne faut pas avoir l’air coincé…(parce qu’en plus tous ces gens fonctionnent la plupart du temps en « circuit fermé »… ce qui induit aussi un état d’esprit particulier)… Il y a ceux qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants, « eux aussi », ont des problèmes d’alcool ou de drogue (« pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi ?… » sous entendu « à moi qui ai des préoccupations spirituelles »)…
Il y a aussi ceux qui souffrent de frustrations d’ordre spirituel, qui attendent un Eveil qui ne vient pas et qui se refusent ne serait-ce qu’envisager que l’Eveil, finalement ça n’existe peut être pas dans le sens où ils l’entendent, parce que ça reviendrait à remettre en cause toutes leurs années de méditation, de pratiques,etc.etc…. Il y ceux qui tombent alors dans des Voies beaucoup plus extrêmes et contraignantes pour finalement se retrouver à flirter avec la schizophrénie…
Et tout cela me semble bien dérisoire et pitoyable et certainement très significatif… bien dérisoires toutes ces privations, tous ces efforts pour « s’élever » au niveau d’une espèce de béatitude spirituelle où le Ciel, seul et unique, serait le But et la Terre, l’ennemie, où l’Homme serait amputé de sa partie obscure au seul bénéfice de sa « partie claire et lumineuse »… mais en se retrouvant ainsi complètement déséquilibré… certainement très significatif que toutes ces privations, tous ces efforts pour s’abstraire des contingences matérielles pour arriver « à se mettre en prise directe avec le divin » ne mènent qu’à s’engluer dans leur aspect le plus « matérialiste »qui soit et dans les frustrations de tous ordres…mais bon, il y en a aussi qui se trouvent très bien de leur recherche de la Lumière…après tout, tant mieux pour eux…
mais en ce qui me concerne ce que je viens de connaitre, c’est certainement pas l’Eveil mais UN éveil… à quelque chose …une porte qui était fermée vient de s’ouvrir, ou alors elle était déja ouverte mais je n’avais pas eu l’occasion jusqu’alors de m’en apercevoir … et c’est vraiment vachement agréable …
inde-16-2002-2008-048.jpg Vers la fin de la matinée, un rickshaw nous aborde, enfin je devrais dire carrément qu’il nous fait du rentre dedans, particulièrement collant … mais parce que nous sommes tous les deux dans un état de béatitude, on est tout naturellement porté vers la confiance et comme France voudrait trouver de la pâte de santal, on se laisse embarquer puisqu’il nous dit qu’il sait où il y en a … en fait, il n’en sait rien du tout et nous arrête devant … l’emporium où nous avons passé l’après midi d’hier. Finalement j’ai plus envie de rire qu’autre chose et France prend ça pour « une leçon ». Nous le plantons là sans autre forme de cérémonie alors que nous avions envisagé de le garder toute la journée pour un forfait intéressant pour lui et nous. Tant pis pour lui, il paye pour les autres … Nous sommes bien décidés à rentrer à pied mais nous sommes embarqués par un nouveau rickshaw qui nous avait suivi depuis l’hôtel !!!… et qui supputait que nous pourrions avoir besoin de lui … Un peu curieux tout ça, mais à quoi bon, ici, se poser trop de questions ?…
L’après midi, nous sommes pris en charge par une voiture envoyée par Bablu et l’Agence et qui nous emmène au Tibetan Camp. C’est un ensemble de bâtisses parcouru de ruelles étroites, labyrinthiques, un peu inquiétantes. Une véritable enclave où nous nous faisons un peu l’impression d’être de nouveaux Tintins mais où ne serions pas surs d’oser nous promener la nuit … Heureusement, de temps en temps, les couleurs des robes de quelques moines éclairent un peu ces ruelles, il faut bien le dire assez sordides. Nous y croisons d’ailleurs des jeunes aux mines assez patibulaires, abruties je dirais plutôt (il n’y a certainement pas que de l’alcool qui circule ici …) et je prends conscience une nouvelle fois que je me sens bien mieux au milieu des indiens, malgré leur faconde et leur roublardise … allez hop … on achète un peu d’encens dans une des rares (la seule ?) boutique qui ne soit pas fermée pour cause de Nouvel An et on s’en va …
inde-17-2002-2008-050.jpg Le chauffeur tourne pas mal dans la ville avant de trouver l’ashram de Sri Aurobindo. C’est une autre enclave, en quelque sorte, mais d’un autre genre que le Tibetan Camp… D’abord, c’est une enclave ouverte au monde puisqu’il fut créé en 1956 pour être un Centre de pratiques prônant le développement d’ une conscience spirituelle plus élevée . Il s’étend sur une énorme surface, plus de 300 personnes y vivent . Il y a même un terrain de sport, une bibliothèque, bien sûr et puis une épicerie où nous faisons le plein d’épices et une boutique où se vendent les publications de l’ashram mais aussi de l’encens, des papiers faits à la main, des cassettes de chants de dévotion, des huiles essentielles, etc… et surtout des photos, innombrables, de Sri Aurobindo et de la Mère.Le culte qui est fait autour de la personnalité de ces deux personnages n’est pas vraiment mon truc (les reliques de Sri Aurobindo ont été enchassées ici en décembre 1957) mais le calme et la sérénité qui y règnent sont agréables, même si, à quelques rares exceptions près, les gens qui vivent ici sont loin de paraitre épanouis … inde18-2002-2008-051.jpg
Le soir nous attendons Sharad avec lequel nous devons aller diner mais il arrive tard, et repart vite pour aller voir Bablu dont la femme a été hospitalisée avec « quelque chose de sérieux au niveau de la tête »… Et quand France appelle ce dernier au téléphone, au bout du fil, il craque, s’accuse de ne pas avoir été quelqu’un de bien avec nous et toutes autres sortes d’auto-flagellations sans aller pourtant jusqu’à nous proposer de nous rembourser alors que nous avons payé la location de la voiture pendant deux jours sans qu’elle soit mise à notre disposition …
Quoiqu’ il en soit, pas de dîner ce soir, seulement les trois quarts d’un sachet d’amuse-gueules ultra pimentés. Et puis à partir de 23 h on entend des pétards et une musique assourdissante dans la rue. On ne peut guère faire autrement qu’aller voir et nous tombons sur un mariage : le marié est en vêtement d’apparat sur un cheval idem : les lumières sont alimentées par des gros camions et seuls les hommes dansent sur les musiques d’une fanfare, et extériorisent leur joie. M’ont l’air bien bourrés , aussi ou en passe de l’être. Les femmes et les enfants restent groupés, à part, autour de la mariée… quelques ados plutôt inquiétants, rôdent ici et là … j’ai lu quelque part qu’ils s’amusent à pincer au sang les femmes occidentales qui passent à leur portée, et tentent de leur serrer la main, ce qui est un geste très sexuel … et effectivement, il y en a quelques uns qui essaient avec France mais elle les rembarre vertement.
Nous ne nous attardons pas plus d’un quart d’heure et remontons nous coucher …