« Ce qui nous semble surtout à redouter aujourd’hui, c’est moins la disparition du paganisme que sa résurgence sous des formes primitives et puériles, apparentées à cette religiosité seconde dont Spengler faisait, à juste titre, l’un des traits caractéristiques des cultures en déclin. La floraison des groupes néo-païens à laquelle on assiste depuis quinze ans n’a fait que me renforcer dans ce sentiment. A elle seule, l’extrême diversité de ces groupes laisse songeur. Pour les uns le « paganisme » se ramène essentiellement à des réunions joyeuses, à des soirées sympathiques où l’on célèbre, avec quelques rituels appropriés, la vie communautaire et les plaisirs de l’existence. D’autres se regroupent au sein de véritables « Églises » ou de communautés religieuses, dont les cérémonies tiennent plutôt de l’intériorisation protestante ou néopiétiste. D’autres encore tirent le « paganisme » vers la transgression pure, allant de la « magie sexuelle » à la messe noire. Le tout s’assortit presque invariablement de rituels compliqués, d’invocations grandiloquentes, de titres ronflants. Ce qui fait que les « cérémonies païennes » peuvent aussi bien ressembler à la fête communautaire bien arrosée qu’à la méditation austère, à la « tenue » de maçonnerie de marge, à la partouze ou au bal costumé. De toute évidence, nombre de ces mouvements n’ont strictement rien à voir, sinon l’usage du mot, avec le paganisme. Quant aux groupes à vocation plus strictement religieuse, leur mode de fonctionnement les apparente souvent à des sectes. Tout en réprouvant l’hystérie antisectes à laquelle on assiste aujourd’hui, hystérie qui ne fait que rajouter à la confusion en raison des amalgames qu’elle pratique, je dois dire que je me sens personnellement assez étranger à tout cela. J’y vois beaucoup de pastiche, beaucoup de parodie, mais fort peu de paganisme !

La confusion atteint son comble avec les groupes « néopaïens », surtout anglo-saxons, qui s’inscrivent dans la mouvance du New Age. Plus ou moins issue du mouvement hippie et de la contestation californienne des années soixante, cette mouvance a pour principale caractéristique son caractère syncrétique et composite : « anything goes ». Ses thèmes principaux sont l’écoféminisme, le millénarisme du « Verseau », un penchant invincible vers toutes les formes d’occultisme et de paranormal, une aspiration à la transformation personnelle permettant à l’individu de vibrer à l’unisson de l’ « âme du monde ». Ses références sont éclectiques : la « voie du Nord » et l’ »astrologie runique » y font bon ménage avec le soufisme, la Kabbale, les spiritualités orientales, le spiritisme (rebaptisé channeling), la théosophie ou le « voyage astral ». L’idée centrale est que nous rentrons dans l’ère du Verseau qui se caractérisera par la fluidité des rapports humains et l’émergence d’une conscience planétaire. Les groupes « néopaïens », extrêmement nombreux, qui évoluent dans ce milieu, échappent rarement à ce syncrétisme, en fait un patchwork de croyances et de thèmes de toutes sortes, où l’on voit se mêler les tarots et les « charmes » karmiques , l’interprétation des rêves et les invocations à la Grande Déesse, les traditions hermétiques égyptiennes et les Upanishads, Castaneda et le Roi Arthur, Frithjof Schuon et la psychologie jungienne, le marteau de Thor et le Yi-King, la « magie thélèmite » et le yoga, l’Arbre de vie et la « transe chamanique », etc.

Dans ce fatras, tout n’est évidemment pas à rejeter, à commencer par des thèmes comme l’écoféminisme, la vision holistique des choses, le non-dualisme, etc. Mais ces thèmes sont noyés sans la moindre rigueur dans un confusionnisme débridé, fondé sur le postulat implicite de la compatibilité, voire de la convertibilité, de toutes les croyances, de toutes les sagesses et de toutes les pratiques. S’y ajoutent une débauche de bons sentiments, qui verse souvent dans l’optimisme niais dont les Américains sont coutumiers, et surtout cette croyance naïve que l’expérience individuelle est le seul critère de validation du cheminement intérieur et qu’on peut recourir à des spiritualités ready made comme à autant de recettes de bonheur et d’ »épanouissement ». En fin de compte, avec ses modes et ses engouements successifs (Hildegarde de Bingen, la divination runique, les « anges gardiens ») le New Age constitue une subculture   évoquant irrésistiblement ces croyances composites que l’on vit se développer à Rome sous l’antiquité tardive, en marge des rites officiels, et qui associaient sans plus de discernement spéculations égyptiennes ou chaldéennes, fragments de cultes orientaux, théories astrales, pratiques superstitieuses, « gnoses » d’origine iranienne ou babylonienne, oracles de toutes provenances. »

Alain de Benoist

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