« Parascève Gavriilovna émit quelques remarques sur un ton mondain. Le cher Alphonse était prisonnier de la Grande Mère Isis, victime de l’illusion de l’univers des phénomènes. Un jour il se libérerait et, comme Lao Tzeu, il trouverait sa voie. Cet été il rencontrerait gourou Nagarjouna, et si, par extraordinaire, il n’en recevait pas illouminécheûne, elle l’emmènerait, l’hiver prochain, sur les bords du Gange, à Birbhaddar, dans l’ashram du fameux souami Satyananda, qui fait des miracles : grâce à lui, la duchesse de Pénaflor, qui languissait depuis sa rupture avec Spina-Ventosa, a recouvré la joie de vivre ».

Gabriel Matzneff : « Nous n’irons plus au Luxembourg ».

illumination

Je connais pas mal de gens qui sont en « recherche spirituelle », depuis des années et des années. Des bouddhistes, des adeptes de mixtures orientales, des franc-maçons hermétistes, des chrétiens plus ou moins déviants, et certains « païens » aussi. Tous ils sont à la recherche de la Lumière, ils attendent l’Eveil. Ils y travaillent: des années et des années, parfois toute une vie de méditation, de pratiques diverses, de rituels, de lectures plus ou moins bien assimilées… et leurs vies, pour la plupart, sont affligeantes: la plupart se débattent dans des frustrations d’ordre égotique (complexes d’infériorité/supériorité), professionnel, sexuel (difficultés d’assumer ses « préférences », ses besoins ou ses absences de besoins), ou au niveau du rapport à l’argent (j’en connais qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts mais j’en connais aussi qui passent leur temps à acheter/vendre des immeubles et boursicoter pour amasser toujours plus tout en se plaignant de n’avoir jamais assez…)…

Il y en a aussi, beaucoup, qui se débattent dans des histoires de fesses (je parle bien d’histoires de fesses, de coucheries, et pas d’histoires d’amour…), convoitent le mari ou la femme de l’ami(e), ruminent la rancoeur de s’être fait piquer le mari ou la femme par l’ami(e); essaient, au bord du dégoût, de nouvelles expériences parce qu’il ne faut pas avoir l’air coincé…parce qu’en plus tous ces gens fonctionnent la plupart du temps en « circuit fermé »…où tout le monde connaît tout le monde ce qui induit aussi un état d’esprit particulier… Il y a ceux qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants, « eux aussi », ont des problèmes d’alcool ou de drogue (« pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi ?… » sous entendu « à moi qui ai des préoccupations spirituelles »)…

Et puis il y a aussi ceux qui souffrent de frustrations d’ordre spirituel, qui attendent un Eveil qui ne vient pas et qui se refusent ne serait-ce que simplement envisager que l’Eveil, finalement ça n’existe peut être pas dans le sens où ils l’entendent, parce que ça reviendrait à remettre en cause toutes leurs années de méditation, de pratiques, etc. etc…. Il y ceux qui tombent alors dans des Voies beaucoup plus extrêmes et contraignantes pour finalement se retrouver à flirter avec la schizophrénie…

Et tout cela me semble bien dérisoire et pitoyable et certainement très significatif… bien dérisoires toutes ces privations, tous ces efforts pour savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va, ou/et « s’élever » au niveau d’une espèce de béatitude spirituelle où le Ciel, seul et unique, serait le But, et la Terre, l’ennemie… où l’Homme serait amputé de sa partie obscure au seul bénéfice de sa « partie claire et lumineuse »… mais en se retrouvant ainsi complètement déséquilibré… certainement très significatif que toutes ces privations, tous ces efforts pour s’abstraire des contingences matérielles pour arriver « à se mettre en prise directe avec le divin », en oubliant de vivre ici et maintenant, ne mènent qu’à s’engluer dans leur aspect le plus « matérialiste »qui soit et dans les frustrations de tous ordres…

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