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« Je vois souvent le monothéisme comme un fourre-tout, où les forces anciennes ont été réduites en bouillie pour n’en faire qu’une, où mille diversités vivantes, de force, sont devenues une abstraction. Or je ne peux pas adorer un dieu inutile et inconnaissable, d’autant plus que je sais -les historiens nous le montrent en détail- comment il est né, comment nous l’avons inventé, construit, imposé. Comment dans la suite des siècles, divers peuples ont revendiqué la paternité de ce père, au point de se déchirer en son nom, car l’un est plus difficile à partager que le multiple. Un dieu qui, dans la plupart des cas, outre que nous l’affirmons inconcevable, se montre obscur et malveillant -atroce même, lorsque des assassins se réclament de lui, qui les laisse faire.
En revanche, pour peu que l’on m’y convie, je suis tout prêt à adorer une source, ou un arbre, ou un volcan, ou un rocher s’avançant dans la mer. C’est là que je trouve, aujourd’hui plus que jamais, et en Inde plus que partout aillleurs, la vraie beauté et l’humanité du paganisme. Il ne s’agit pas d’un désordre naïf, comme on a voulu nous le dire, mais d’un attachement renforcé à la planète qui nous fit naître, et qui de ce fait nous semble sacrée. Il s’agit de ramener tous les sentiments à la terre au lieu de les égarer dans le ciel. Le polythéisme est ainsi le contraire de la transcendance, que les Indiens tiennent pour une absurdité. Pourquoi, par quel délire dangereux, imaginer une réalité dans l’irréel par excellence ? »

Jean Claude Carrière : Dictionnaire amoureux de l’Inde. Plon
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