Après avoir vu les dangers de l’hyper-individualisme et l’importance de l’ individuité dans les sociétés païennes, grecque surtout, voyons maintenant l’individualisme à la gauloise qui vient complètement conforter tout ce que je pense de l’indispensable connaissance de la langue et de son emploi juste et correct : la fameuse idéologie indo-européenne du « uek os tek », de la parole charpentée, élaborée, construite , contrairement à tous ces connards qui font dire n’importe quoi aux mots du moment que ça va dans le sens de leur poil …

ogmios_apianus

« Dès avant Rome, mais avec Rome surtout, le monde s’est orienté vers l’étatisme, et l’étatisme tend de toutes ses forces à rendre le discours inutile, même s’il doit plus ou moins s’en servir en attendant de parvenir à ses fins. L’État idéal est celui où chaque citoyen est devenu un rouage bien huilé de la machine collective, nul n’a plus besoin de convaincre ni d’être convaincu. Dans la civilisation sur-étatisante qu’on s’applique à instaurer, il est hors de doute que la parole est un élément perturbateur, un facteur d’instabilité, un handicap enfin pour celui qui s’entête à ne rien faire sans elle (…) Or, un comportement ne peut se juger qu’en fonction du but poursuivi. Si le but est l’État, le Gaulois, c’est certain, ne vaut pas tripette. Mais si le but est l’Homme, ce sont tous les autres, il me semble, qui ont perdu le nord.

Qu’on le veuille ou non, un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut toujours choisir entre l’État et l’Homme. Le drame des Celtes, mais aussi leur insigne honneur, c’est d’avoir, voici trente siècles, délibérément choisi l’Homme dans un monde qui s’apprêtait à choisir l’État. L’avenir contraindra peut être le monde à reconsidérer cette option.

Lorsqu’une communauté humaine fait un tel choix, qui consiste à faire passer l’homme avant la société -c’est à dire l’essentiel avant l’accessoire, le contenu social avant l’enveloppe, la promesse d’avenir avant la facilité immédiate- il ne peut pas ne pas mettre le verbe au dessus de tout. Car dès lors que chacun entend cultiver son individualité, son originalité, sa vocation propre, aucune construction collective n’est possible sans un constant effort de compréhension mutuelle, nécessitant les meilleurs instruments de communication et leur plus fréquente et plus subtile utilisation.

foulePlus nous nous différencions et plus nous avons besoin de nous re-connaître et de ré-accorder sans cesse nos motivations pour œuvrer de concert. La différenciation ne conduit à la séparation que si le langage est insuffisant ou mal utilisé. Ainsi la propension du Celte au discours, si elle témoigne de son désir d’originalité, et par conséquent d’expression de cette originalité, témoigne tout aussi fortement de son désir de solidarité. L’usage et la qualité du verbe sont l’antidote naturel à ce qu’il peut y avoir d’asocial dans l’individualisme.

Ainsi dira l’individualiste social : plus je me réalise moi même et plus je m’éloigne d’autrui. Mais en exprimant toujours mieux ce que je deviens, outre que je consolide mon être propre en donnant forme à ses prolongements, je fournis à autrui nourriture et chaleur pour son propre foyer; je lui done l’occasion de mieux s’aimer lui même là où il diffère de moi, en même temps que celle de m’aimer et de me soutenir là où nos vues se révèlent communes. Quand il n’existerait qu’un point sur mille où nous pourrions vibrer en accord, sur ce point là, nous ferons des prodiges et ils suffiront pour la « société ».

De l’individualisme à l’amour du verbe, nous voyons donc le chemin gaulois tout tracé. De ce personnalisme actif, sans cesse conforté par sa propre expression verbale, nous voyons découler une extraordinaire confiance en soi (souvent téméraire, parfois chimérique), une formidable curiosité de l’avenir (étrangement accompagnée de la certitude d’obtenir ses faveurs), une continuelle volonté de chercher ses limites (avec le ferme espoir de ne pas les trouver), enfin le refus d’admettre toute espèce de mort, celle ci considérée comme un insupportable défi à la volonté de s’élever sans cesse par delà toutes les bornes ».

Pierre Lance : « Alésia, un choc de civilisations ».

——————————————————————————————————————-

Publicités