Depuis une bonne cinquantaine d’années, les paysages de nos régions, jusqu’alors très diversifiés et dans lesquels la haie constituait un élément important, ont beaucoup changé. On le sait, même s’il n’est plus très correct de le soutenir devant les petits marquis qui veulent nous imposer une vision uniforme des choses, les paysages façonnent les traits physiques, la personnalité et l’âme, en un mot l’identité de ceux qui y vivent. Et les générations successives de paysans ont elles mêmes façonné ce paysage artificiel qui possède néanmoins maintenant ses caractéristiques propres et constitue un écosystème très complexe où la faune et la flore coexistent, en harmonie.

La haie faite par l’homme, sert avant tout à protéger la demeure de l’homme. Que cette demeure soit hameaux fermes isolées, ou villages, elle s’abrite des grands vents, tapis derrière les haies défensives et piquantes. De l’épine blanche à l’épine noire, de l’aubépine au prunellier, en passant par l’églantier, elles abritent en leur sein des bestioles nombreuses : on n’a jusque là pas fait mieux comme enclos naturel. Pour le confort de l’homme comme pour celui de l’animal, et comme elle est souvent complantée de têtards, elle fournit généreusement de quoi se chauffer avec la cheminée, mais aussi les fruits d’hiver, noisettes, noix et châtaignes, et le bois , cerisier ou poirier, pour le mobilier. Elle ne protège pas que la demeure de l’ homme mais aussi le bétail dont elle constitue une autre source de nourriture en été à l’ombre de sa ramure. Les chemins qui serpentaient à son abri sillonnaient alors les campagnes, unissant ou séparant villages et hameaux. Transitions souvent séculaires entre les propriétés il arrivait fréquemment qu’elles surplombent les champs qu’elles protégeaient. Le laboureur y jetait, génération après génération, les pierres que soulevait de terre son labour. Au temps de la moisson, les faucheurs profitaient de sa protection pour s’y reposer et vider une chopine. Les fossés qui suivaient son parcours recueillait les eaux de pluie et la terre emportée se nichait entre les racines avant de reprendre sa place aux prochains travaux des paysans.

Ô la lumière fabuleuse qui dansait sous les frondaisons réunies. Les petits chemins bordés de haies aux vertes fenêtres s’ouvraient sur les différents paysages qui s’offraient de champs en champs. Petits chemins décorés d’ornières tragiques pour le cycliste distrait, elles promettaient de superbes vols planés qui se terminaient parfois dans les ronces. Ronces qui s’unissaient aux haies, lourdes de promesses de gourmandises et de griffures, délices des humbles troupeaux de chèvres menés par une grand mère ou par ses petits enfants. Haies fraîches après le bourdonnement insistant de l’été sur les routes et les moissons. Les noisettes haut perchées narguaient les gourmands et attendaient leur heure.

Dès la naissance du printemps, pies, corbeaux et merles s’y abritent, y construisent leur nid , au plus profond des rameaux épais, ou au faîte des têtards, et la minuscule troglodyte choisit son abri définitif parmi les multiples maisons construites par son compagnon. L’été voit la population augmenter : la perdrix rouge qui défend son nid plein d’œufs à ras bord contre le hérisson et de nombreux autres prédateurs, l’épervier en chasse, le hibou et la hulotte endormis tout le jour au plus profond d’un têtard creux, avant de courir la campagne, la nuit venue, à la recherche de petits rongeurs. Puis les nids se vident tandis que tombent les feuilles. Le lièvre, fuyant le chasseur vient s’y réfugier, les oiseaux , pinsons et verdiers qui resteront l’hiver, s’y disputent les fruits et les baies. S’ y côtoient taupes et lézards, lapins et autres petits animaux, les uns à la recherche d’un endroit pour hiberner, les autres pour se protéger du froid qui gagne, ou de la montée des eaux.

Ainsi, au fil des saisons, naissent, vivent, se nourrissent et meurent un grand nombre d’animaux dont la haie constitue tout à la fois la cachette et la maison.

Malheureusement ce patient travail réalisé par de nombreuses générations de paysans a été sérieusement mis à mal par les méthodes modernes d’agriculture et des milliers de kilomètres de barbelés, puis de clôtures électriques ont commencé à remplacer les haies dans le paysage. Elles étaient gênantes pour les gros engins, tracteurs, moissonneuses batteuses et on les accusait de faire baisser le rendement des céréales : on les a donc livrées des décennies durant aux bulldozers et autres pelles mécaniques. On a bel et bien cru les voir disparaître sur l’autel de la rentabilité et les paysages ont longtemps évolué vers l’uniformité de la plaine. Et pourtant, pour avoir récemment traversé la France à plusieurs reprises, et même si des particuliers continuent ça et là à arracher à qui mieux mieux, il est évident que la tendance a l’air de s’orienter aujourd’hui vers la réinsertion d’un réseau de haies bien élaguées, recépées périodiquement alternant avec d’autres, plus vieilles, laissant la part belle aux ronces, ajoncs et fougères qui offrent de nombreux avantages naturels, sans pour autant s’opposer au monde rural.

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