Jean Claude Carrière et Peter Brook sont en Inde pour un travail préparatoire au « Mahabharata »… La scène se passe le 5 février 1983 et est relatée par JC Carrière dans son livre « Dictionnaire amoureux de l’Inde » :

« Plus haut nous trouvons un petit temple en ruine, au milieu même de la forêt. Tout ce que nous cherchions. Un terre-plein, de six mètres sur quatre, est entouré d’une terrasse où on peut s’asseoir.

Nous prenons un moment de pause. Il fait chaud malgré l’altitude. Peter Brook demande à chacun de partir seul dans la forêt pendant une vingtaine de minutes, et d’en ramener un objet qui l’aura particulièrement frappé. Ce que nous voudrons.

Sitôt fait. Nous partons et nous revenons un peu plus tard, ramenant un caillou, une feuille, une branche,une pincée de terre,un morceau de fruit, une longue palme, un bout d’écorce, un insecte mort.

Au centre de notre terrasse délabrée, nous entassons tous ces objets. Et nous commençons nos exercices quotidiens, d’abord vocaux, puis physiques. Spectacle probablement étrange même en Inde : vingt cinq hommes et femmes, européens, africains, avec aussi un japonais, un Balinais, la plupart dans des vêtements singuliers, en train de s’égosiller en pleine forêt, de transmettre des signaux, des gestes, des improvisations, des fragments de textes.

Aucune forêt indienne n’est déserte. Des paysans, des bucherons passent auprès de nous, regardent le groupe avec curiosité, s’arrêtent, puis repartent.

Tout à coup une femme s’approche, une paysanne. Sans hésitation elle dépose sur le sol son fardeau, franchit les quelques marches de la terrasse, sans un regard pour nous, et s’allonge entièrement sur le sol, les deux bras étendus devant elle, les mains jointes en direction du tas d’objets divers que nous avons rapportés, un moment plus tôt, de la forêt.

Elle a vu en passant ce qui ressemblait à une offrande, elle est venue spontanément y rendre hommage.

Nous restons silencieux, le souffle retenu. Nous osons à peine la regarder.

Simplicité, omniprésence d’une ferveur. Décision soudaine de sacraliser ceci ou cela. On dirait un souhait très particulier de bienvenue.

La femme reste environ une minute, allongée sur le sol en silence au milieu de nous. Nous n’entendons d’elle qu’un murmure. Puis elle se redresse, sort du groupe (toujours sans un mot) et s’éloigne avec son fardeau dans la forêt. »

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