« Quand il prit terre de l’autre côté, le monde s’apaisait et peu à peu s’établit le silence. Il écouta. Il frissonnait. L’eau s’égouttait de ses poils, claquait sur les pierres du bord. Il traversa et retraversa l’étang plus de vingt fois, et, à la longue, tous les poissons allèrent s’enterrer au plus profond des trous et il fut tout seul dans l’eau avec le reflet de la lune. Et chaque fois il mugissait. Et chaque fois le vaste monde lui répondait. Enfin, vaincu de fatigue et si brûlant de joie qu’il brûlait comme un brasier, il se coucha dans l’herbe. Le jour se levait. Il vit arriver la biche. Il ne pouvait plus bouger. Il ne voulait plus bouger. Il gémit vers elle. Elle vint lui lécher doucement le museau, soigneusement, de tous les côtés, comme s’il avait été un tronc d’érable ruisselant de sève douce. La clarté du jour monta et s’établit. La biche entra dans l’eau et nagea le long du bord. Quand elle fut bien mouillée, elle revint se coucher près du cerf, elle poussa sa tête près de la grosse tête haletante, aux yeux joyeux, elle se plaça, babine contre babine pour pouvoir respirer l’air qu’il respirait, et ils s’endormirent.  »

Jean Giono, Que ma joie demeure.

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