« Un des grands malheurs des hommes qui n’aiment pas la démocratie est assurément qu’Hitler commença son action politique avec neuf camarades dans le sous-sol d’une brasserie. Trop d’excellents garçons en ont conclu qu’avec une demi-douzaine de copains et une ronéo, ils allaient, eux aussi, s’emparer du pouvoir. Clarence malgré son emportement de néophyte, était un garçon courageux et estimable. Il avait osé sacrifier sa carrière et son confort pour protester violemment contre le procès de Nuremberg, indignation imprudente à cette date. Il se donnait tout entier, sans argent, sans appui, à un apostolat difficile et sans espoir. On ne rencontre pas si souvent des hommes de cette trempe. Pourquoi faut-il qu’ils aient presque tous en eux une prédisposition à un despotisme jaloux et implacable ? J’ai connu, après Clarence, beaucoup de « fascistes », car la race n’en est pas morte. Les uns avaient des bottes, ils connaissaient les runes et campaient aux nuits du solstice pour chanter sous les étoiles les beaux chants graves de leurs aînés. Les autres n’avaient pas de bottes, ils dressaient sévèrement leurs têtes maigres de réformateurs, portaient des lunettes, collectionnaient des fiches et faisaient des discours furieux. Tous étaient pauvres, ils croyaient, ils combattaient, ils détestaient le mensonge et l’injustice. Leurs journaux étaient éphémères, leurs revues n’avaient pas de lecteurs, leurs réunions ne déplaçaient pas la foule, mais tout cela n’était pas ridicule, car ces pierres dont ils semaient leur chemin, elles étaient si brillantes de leur volonté, de leur foi, de leur espérance et aussi de leur pauvreté qu’elles étaient comme des lumières qui nous enseignaient la voie du courage, de la ténacité, de l’espérance. Il n’est pas un parti qui n’eut été fier et riche de tels hommes. Pourquoi faut-il qu’ils aient tous, au fond d’eux mêmes, comme Clarence,une si grande envie de couper les têtes, et, pour commencer, celles de leurs propres partisans ? Ils ont trop souvent le même despotisme intellectuel. Ils brandissent comme lui la foudre et le couperet. Ils ne connaissent pas assez le prix de la tolérance et de sa nécessité dans l’action. S’ils avaient un jour cent mille hommes derrière eux, pensent-ils qu’ils auraient cent mille regards reflétant leur cervelle ? Le ver de la discipline les détruit comme le termite ronge les poutres. A les voir si absolus, je ne suis pas trop rassuré sur ce qu’ils feraient s’ils pouvaient un jour tailler dans la pâte humaine. »

Maurice Bardèche, Suzanne et le taudis.

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