L’organisation de la société corporative que nous connaissons -bien mal d’ailleurs- sous le nom de système des castes, devait assurer à chaque élément de population un gagne pain inviolable et le droit de maintenir ses croyances, ses institutions sociales et civiles, ses dieux,ses fêtes, ses coutumes. C’est ce système qui a permis à la civilisation aryenne d’assimiler et d’utiliser tous les peuples conquis sans les détruire, sans se dissoudre en eux et sans leur imposer de changement notable dans leurs institutions, leurs croyances et leur mode de vie.

Au cours du temps , les races d’hommes apparurent qui n’ont rien de commun les unes avec les autres et dont les caractéristiques furent déterminées par l’état du monde au moment de leur apparition, c’est à dire qu’elles étaient en progression descendante, les dernières apparues étant les moins évoluées. La première des races, celle des hommes supérieurs, était blanche, la deuxième était rouge, la troisième était jaune, la quatrième était noire. Ces quatre races seront, par leurs aptitudes, l’origine des quatre castes, la race blanche deviendra la race des brahmanes, des prêtres, la race rouge celle des guerriers et des rois, la race jaune celle des cultivateurs et des marchands, la race noire celle des artisans.

L’un des principaux problèmes du monde est de faire face à la réalité des races, d’aider à leur développement, de leur permettre de coexister et de coopérer , tout en évitant leur mélange, de donner à chacune les avantages nécessaires à son bonheur, son équilibre et son progrès intellectuel et spirituel sans donner en même temps ces avantages à d’autres à qui ils seraient nuisibles. Les besoins des hommes diffèrent comme ceux des oiseaux, des bovins et des lions.

L’état primitif naturel aux hommes semble pouvoir être ramené à deux genres principaux, suivant leur race et leurs origines, la tribu et le village, qui proviennent de deux formes de société nomade ou sédentaire, et qui sont respectivement patriarcale et matriarcale. Ces deux genres de société naturelle restent toujours la base de notre comportement. Nous retrouvons dans beaucoup de nos façons de penser la mentalité de la tribu. C’est ainsi que l’homme se considère instinctivement comme faisant partie d’un groupe. Il crée sur tous les plans des groupements qu’il oppose violemment à d’autres. Il se proclame Français ou Allemand, Républicain ou Démocrate…

L’autre caractéristique de la société humaine est le village. Elle apparait dès l’instant où une division du travail ou une spécialisation devient nécessaire. Les groupements humains sont alors divisés, non point en des groupements équivalents ou opposés, mais en couches superposées qui se partagent les différentes fonctions sociales

Les principes qui ont servi de base à la société hindoue représentent un essai de constitution d’une humanité stable basée sur la reconnaissance de la nécessité d’une division stratifiée, mais cherchant à faire une place équitable à chaque groupe de façon que chacun reçoive des privilèges équivalents mais d’ordre différent correspondant à des responsabilités, des devoirs et des fonctions différentes. Ainsi chaque groupe a ses notables, ses techniciens, ses experts, ses apprentis, ses fêtes, ses cérémonies, ses droits de légiférer et de rendre la justice. Il a conscience des valeurs qu’il représente par rapport aux autres groupes sociaux

C’est pour faire face à tous les problèmes que représente une société multiraciale que les législateurs hindous s’efforcèrent d’établir les règles de coexistence qui aboutirent au système des castes. Il s’agissait en fait de reconnaître pour chaque groupe et chaque individu le droit d’être « différent » ce qui est, en fait, le seul critère valable de la liberté.

Les législateurs ont cru voir dans la diversité des races, la hiérarchie des castes, la diversité des fonctions, une expression de la nature et de l’espèce humaine et un reflet du plan divin qu’il fallait chercher à comprendre et auquel on avait tout intérêt à se conformer car c’est seulement à travers lui que nous arriverons à notre plein épanouissement et à la réalisation des quatre sens de la vie

Comme pour les quatre âges de la vie, les quatre castes reflètent les quatre âges de l’humanité et dans chaque caste l’un des buts de la vie devrait prédominer. C’est pourquoi dans la caste artisanale (race noire) l’érotisme prédomine, dans la caste marchande (jaune), c’est la propriété, l’argent, dans la caste royale (race rouge) le courage et le devoir et dans la classe sacerdotale (blanche) la vie spirituelle et intellectuelle.

A l’intérieur de chacune des castes se reforment, suivant les aptitudes des individus, quatre sous-castes subdivisées en de nombreuses catégories correspondant à des groupes corporatifs, raciaux, religieux, professionnels indépendants.

Les différentes castes sont définies en termes de devoirs, jamais de droits. La caste dans la société hindoue est une entité à la fois raciale, familiale, religieuse et professionnelle, caractérisée par un système de sélection raciale différent pour chaque caste (mariages à des degrés de consanguinité différents), un système d’éducation différent, un système d’alimentation différent (végétarien ou non-végétarien) et une morale différente.

Il existe toutefois, dans la société hindoue, un moyen pour l’individu qui a des dons particuliers de sortir de sa caste mais ce ne peut être fait qu’à titre personnel et non pas sur le plan social pour en tirer des avantages matériels. L’individu d’exception n’a droit à une place d’honneur que s’il renonce à créer une lignée. Il peut donc revêtir la robe monastique du sannyasi ou s’adonner à l’étude, aux sciences, aux arts, aux lettres, à la philosophie mais sans en faire exactement un métier et sans entrainer sa famille hors de la profession familiale.

Il a toujours existé dans l’Inde »’ un certain nombre de hors-castes qui ont posé certains problèmes : les individus rejetés de leur caste pour cause de méconduite ; certains groupes étrangers ou tribus primitives non assimilées ; des individus ayant des professions considérées comme malpropres et qui ne peuvent donc se mêler aux autres.

Mais en réalité, le problème de l’intouchabilité a été généralement présenté à contresens. C’est le Brahmane de par ses fonctions sacrées et ses obligations de pureté rituelle qui ne doit touche personne. Chacun s’écarte donc de lui avec respect pour ne pas l’obliger à des purifications constantes et pénibles impliquant parfois des jeûnes prolongés

Si la loi hindoue exclut ces pariahs de certains rapports sociaux, elle cherche en revanche immédiatement une place à leur faire, une occupation à leur réserver, à leur créer des fêtes, des dignités, des responsabilités. Presque toute la société européanisée de la Nouvelle Delhi qui gouverne aujourd’hui l’Inde est en fait du point de vue hindou une société de pariahs.

On reproche maintenant à la société hindoue la manière dont elle traite certaines castes artisanales et des tribus aborigènes, les tenant à l’écart et réduisant les contacts sociaux entre elles et le reste de la population aux rapports professionnels. Peu de gens réalisent que ceci est la seule façon de permettre à certaines races et à des formes très anciennes de culture et de religion de survivre et prospérer dans un monde différent d’elles.

Des conditions de vie telles que celles des bidonvilles en France ou des bas quartiers des États-Unis sont impensables dans le système hindou traditionnel ou chaque groupe ethnique, chaque profession fut-elle la plus humble, a des droits et des privilèges. Elles apparaissent seulement dans le cadre hybride des cités modernes de type occidental.

Source : Alain Daniélou, Les Quatre Sens de la vie.

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