A la faveur d’un rangement dans mes étagères, je suis tombé sur ce vieux bouquin de Jean Plumyene et Raymond Lasierra, « Le complexe de droite » . Et je suis retombé sous le charme de ce petit trésor d’humour et de lucidité qui s’attache à dresser, comme son titre l’indique,  à partir d’un « groupe de représentations affectivement chargé, avec une tendance à la répétition », le portrait du jeune homme de droite archétypal … en 1969 (mais je ne suis pas sur que grand chose ait changé). Le choix du texte est arbitraire, il concerne les « Chevaleries »:

« On peut dire qu’il a fier allure, cet archétype . Sous le heaume le visage est impassible. Le regard est fixé au loin sur les sables du désert, guettant l’apparition tumultueuse des Sarrasins se ruant vers la Terre Sainte. Dans sa main droite il tient l’épée, symbole phallique de la civilisation occidentale, qu’il s’apprête à croiser avec le cimeterre dont la lame courbe évoque le croissant lunaire, emblème des lointaines civilisations maternelles des bords de l’Euphrate. Immobile, vigilant, ce chevalier mythique monte la garde à la frontière du royaume du Père.
Et toi Tristan, tu poses ton front contre la vitre de ta chambre de jeune homme dans l’appartement familial du XVIe arrondissement. Tu ne guettes rien. Tu viens d’être recalé à ton bac. Tu as peur d’être un raté. Ton père te méprise. Ta mère essaie de te consoler, ce qui est pire. Ta petite amie Iseult sort avec un futur polytechnicien.
Ne désespère pas.
Tu as l’âge de Perceval. Rater un examen, ce n’est pas une tragédie. Une peau d’âne, ça ne vaut rien comme armure. Engage-toi dans les paras. Rejoins la milice céleste. Tu seras accueilli par les trois saints de la chevalerie aéroportée : Saint Michel qui terrassa le démon, Saint Georges qui transperça le dragon et Saint Exupéry vainqueur du sirocco. Tu iras combattre l’ Infidèle, là où il se trouve, en Orient ou en Afrique. Tu protégeras ta patrie, la France, ta Mère.
Vous l’avez compris : ce chevalier archétypal représente le fils révolté contre l’autorité paternelle. Furieux de se sentir écrasé par son Père et de se voir interdire la possession de la Mère, il brandit son épée, symbole viril par excellence. Mais en même temps il admire ce Père. Il n’ose pas s’attaquer directement à lui. Il détourne son agressivité sur d’autres ennemis. Pour ne point tuer Arthur, les chevaliers de la Table Ronde se lancent dans la quête du Graal. Pour ne pas tuer son père, le Fils s’enrôle dans une phalange. Comme ces cadets de Gascogne qui entraient dans les Mousquetaires du Roi. Ce faisant, par un  étrange paradoxe, il se met encore au service du Père, qui pour s’en débarrasser, l’envoie à la mort dans quelque lointaine expédition. Tel Roland à Roncevaux .
La France d’aujourd’hui abonde en chevaliers imaginaires. Ils ne portent plus d’armure, seulement parfois un gilet, dernier vestige de la cotte de mailles. On les reconnait à je ne sais quoi d’un peu raide, d’un peu solennel dans leur allure ou dans leur prose. Ils n’ont pas le sens de l’humour. Ça se comprend. Il y a tant de choses qu’ils abhorrent dans le monde moderne. »

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