« Notre nationalisme, terme impropre encore une fois, était beaucoup plus qu’une doctrine de la nation ou de la préférence nationale. Il se voulait une vision du monde, une vision de l’homme européen moderne. Il se démarquait complètement du jacobinisme de l’Etat-nation. Il était ouvert sur l’Europe perçue comme une communauté de peuples. Il voulait s’enraciner dans les petites patries constitutives d’une « Europe aux cent drapeaux », pour reprendre l’expression de Yann Fouéré. Nous ne rêvions pas seulement d’une Europe de la jeunesse et des peuples, dont la préfiguration poétique était la chevalerie arthurienne. Nous imaginions cette Europe charpentée autour du noyau de l’ancien empire franc, un espace spirituel, politique et économique suffisamment assuré de soi pour ne craindre rien de l’extérieur.

Nous étions nécessairement conduits à une réflexion sur les sources de l’identité européenne. Celle ci était-elle réductible au christianisme ? L’ Eglise (ou les Eglises) avait elle même apporté la réponse. Pendant la guerre d’Algérie, à la fin surtout, dans la période cruciale, elle avait choisi son camp, soutenant le plus souvent nos ennemis sans avoir l’air d’y toucher, distillant sournoisement la gangrène du doute et de la culpabilité. Par réaction, nous aspirions à une religion nationale et européenne qui fut l’âme du peuple et non son fourbe démolisseur. L’ Eglise jouait de l’ambiguïté. Aux traditionnalistes, elle faisait valoir son empreinte profonde sur l’histoire et la culture européenne. Aux autres elle rappelait qu’étant universelle, étant la religion de tous les hommes et de chaque homme, elle ne pouvait être la religion spécifique des Européens. Et c’est bien en effet ce qu’enseignait son histoire.

Tout Européen soucieux de son identité en vient nécessairement à reconnaitre que les sources en sont antérieures au christianisme et que celui ci a souvent agi comme facteur de corruption des traditions grecques, romaines, celtes ou germaniques qui sont constitutives de l’Europe conçue comme unité de culture. Il n’était pas question de nier l’imprégnation chrétienne de l’Europe, mais d’en soumettre le bilan à la critique.

Cette discussion fit scandale. Elle n’était pas seulement la conséquence du traumatisme que nous venions de vivre. D’autres l’avaient entreprise avant nous. Elle était née de la crise du monde moderne, de la dislocation de la vieille armature chrétienne qui, pendant un millénaire, avait structuré l’Occident. Elle prenait sa source dans la « mort de Dieu » annoncée par Nietzsche.

Nous sentions qu’il fallait ouvrir des pistes nouvelles quels que fussent les périls. Dans notre monde où tout n’était plus que ruines et décombres, nous ne songions pas à gémir ni à rafistoler, mais à nettoyer pour bâtir. Certains, allant plus loin, progressaient résolument vers la zone dangereuse d’un dépassement du nihilisme préalable à toute renaissance. Nous sentions venir le temps du grand retour à l’authentique de nos sources et de nos origines. »

Dominique Venner, Le cœur rebelle.

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