« Venus de Palestine, de Syrie et des grandes villes de l’Asie mineure, les évangélisateurs chrétiens donnent une nouvelle interprétation du paysage à leur arrivée en Occident. Cette lecture inspirée par la Bible met en avant la notion de sauvagerie … une péjoration de silva « forêt » du bas latin salvaticus. Si la romanisation avait induit une urbanisation des mœurs occidentales, la christianisation impose une vision du monde radicalement différente, vision globale et conquérante puisqu’elle projette l’évangélisation de tout le monde. La rupture avec l’antiquité est totale. Il ne s’agit plus d’une confrontation d’intérêts particuliers dans un espace partageant des valeurs communes, mais d’une opposition structurelle et culturelle.. La nature est marginalisée, rejetée par le « peuple de Dieu », désacralisée et diabolisée. Elle est certes conçue par Dieu, mais elle est perçue par le « peuple de Dieu » comme un lieu qu’il convient de défricher, de cultiver, de civiliser pour la gloire de Dieu et le bonheur des hommes ! Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde mais la nature peut être le lieu des tentations, le lieu du péché. Elle peut aussi être paradoxalement celui du rachat de l’homme et de la rédemption salvatrice. Lieu d’enjeu, cette nature sert de refuge et de couvert pour désobéir ou célébrer Dieu.

Les croyances attachées au sol et à la forêt tiennent une place et une fonction essentielle dans les discours d’exclusion des premiers missionnaires chrétiens. Car l’arbre, le bosquet, la forêt sont magiques et diaboliques. Plus qu’opposition, il y a incompréhension entre deux civilisations. Pont entre le monde des vivants et le monde des morts, entre le monde d’en bas et le monde d’en haut, entre les hommes et les dieux… La forêt est un milieu, une frontière et son « désert ». Les premiers missionnaires ne se trompent nullement en détruisant les simulacres et les temples. Tandis qu’en Grèce, ils s’attaquent aux gymnases où les éphèbes cultivent leur esprit et leur corps, ce sont les arbres qu’ils abattent dans le monde celtique. Où qu’ils soient, ils tendent à couper l’homme occidental de ses racines, de ses dieux, de ses esprits de sa mémoire. La nouvelle Église, qui a prospéré sur les ruines de l’Empire romain est fondamentalement étrangère et hostile à ces arbres, ces bosquets, ces bois et ces forêts où elle devine un monde de bestialité et de diablerie, d’errance et de perdition. Sylva vaut sauvagerie et anarchie. »

 

Bernard Rio, L’Arbre philosophal, L’Age d’Homme.

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