« Depuis plus de cinquante ans je m’entends accuser de pessimisme et même de délectation morose. Et pourtant, je me trouve à soixante-sept ans bien plus frais d’esprit et de corps que mes optimistes détracteurs. Il doit y avoir une raison. Celle ci me semble simple : les illusions sont traumatisantes et le seul moyen de ne pas avoir de désillusions est de rejeter librement toutes les illusions, sans attendre que l’expérience nous les arrache.

Toute forme de peur engendre une crispation et toute crispation un vieillissement. Quiconque a rejeté les illusions a les pieds sur le roc. C’est lui qui reste d’aplomb quand tout croule autour de lui. Ni les triomphes de la canailles, ni les graves déséquilibres mondiaux ni la diffusion massive en Europe de la répression du melting-pot, ni les désastres écologiques ne m’ont entamé parce que je les attendais depuis des décennies. Ma foi invulnérable en l’avenir venait du fait que je ressentais tous ces désastres comme les œuvres inévitables de celui que Nietzsche appelle « le dernier Homme », de cette crapule gouailleuse qui va du salarié moderne qui ne veut plus rien connaître de sa condition, à l’homme d’État qui « manœuvre à vue ».

Mais il faut le voir clairement : nous avons à faire à une civilisation qui n’a pas la moindre chance de s’en tirer. Ce ne sont pas des poètes, ce sont des économistes, des savants qui le voient. A leurs analyses économiques et écologiques il faut ajouter la perte de la plus importante spécificité humaine : la perte du langage. Il est vraiment cocasse d’écouter les propos des ministres sur ce thème. Je ne parle pas seulement des tout derniers ministres mais bien de ceux qui se succèdent depuis cinquante ans. Leur aveuglement est total et pas un seul d’entre n’a abordé les vrais problèmes : l’urbanisation excessive, le délabrement familial, les interrogations enfantines confrontées au nihilisme ambiant, l’angoisse « atomique » et « économique » qui apparait aujourd’hui avant la puberté, la puberté maladivement avancée par la publicité érotique, le bruit, la déculturation des programmes, la perte de l’identité ethnique et culturelle, l’utilitarisme à l’aveuglette…

L’espoir, le seul espoir est aujourd’hui de survivre aux guerres internationales et civiles qui ne peuvent manquer de se produire. Il y faut une énergie exceptionnelle et de l’habileté. Mais il faut surtout être porté par une grande vision. Une froide analyse du présent, si elle n’accrédite pas le Surhomme nietzschéen comme une certitude, montre pourtant qu’il est la seule espérance qui ne soit pas absurde.

Alors jeunes amis, aucun faux pas ! Sachez porter les masques nécessaires, vous garder le cœur chaud envers vos frères en espérance et un cœur de glace envers le « dernier Homme ». »

Robert Dun, Une vie de combat.

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