Depuis hier soir, ce chant ne cesse de résonner en moi. Je ne puis le chasser de mon esprit :

L’air vibre du son exquis de la Vina…

Au cœur du blanc lotus, dans la nuit argentée,

Dans le sombre nuage, dans les noires ténèbres,

Dans le parfum des fleurs, j’entends monter sans fin,

Du tréfonds de l’Amour, les accords de la Vina.

De la terrasse je contemplais les étoiles et ce vers chantait en mon âme : « L’air vibre du son exquis de la Vina… » Ce n’est pas là simple parole de poète, fioriture de langage. Le jour, la nuit, partout dans l’immensité de l’espace et du temps, tout frémit d’une musique incessante.

Hier l’Eternel Musicien emplissait du Chant de Sa Vina, la solitude et les ténèbres de la nuit sans lune; et moi, seul à l’orée de Son univers, j’écoutais. Dans un ciel illimité, le Jeu divin faisait vibrer les étoiles et les tissait en une symphonie aux notes inaudibles.

Plus tard avant de m’endormir, je me dis que, lorsque je sombrerais dans l’inconscience du sommeil, le Suprême Concertiste, éveillé au coeur de la nuit, ne mettrait pas fin à Son Jeu, qui fait se mouvoir à l’unisson les multitudes de constellations. En cet orchestre vivant qu’est mon corps, Il entretiendrait au fil des heures, les pulsations de la vie et les battements cadencés de mon coeur. Le sang danserait dans mes veines et, dans mon être entier, des milliards et des milliards de cellules palpiteraient sans trêve au rythme de la musique et des sphères.

Le Maître de cette musique immortelle place en nos mains une vina, reflet de la Sienne, afin que nous apprenions à interpréter notre propre partition en union avec Lui. Dans  Son Amour, Il a formé le dessein de nous faire tous participer à Ses côtés au Grand Concert cosmique. Mais, si la vina de notre vie est de dimension réduite, combien variées sont ses cordes ! En accorder les notes multiples n’est pas une mince tâche. Quand l’une sonne juste, l’autre grince. Quand l’esprit exhale un pur arpège, le corps produit un son discordant. Et si, un jour, une harmonie se crée, elle se rompt le lendemain. Cependant il n’est pas question de crier grâce !

Mais un moment viendra où se fera entendre, tout au fond de nos cœurs, la voix du Seigneur louant nos efforts. Nous aurons enfin appris à faire chanter pour Lui notre instrument sur tous les modes possibles. Pour l’instant efforçons nous de régler, sans faillir, la tension de chacune des cordes; distendues, elles ne produiront qu’une irritante cacophonie. Laissons-les aussi résonner librement : si le moindre poids les écrase, la vina de notre être se taira. Par ailleurs, pour que le son en demeure clair et pur, veillons à ce qu’elle ne s’encrasse ni ne se rouille. Enfin, adressons chaque jour cette prière au Maître de toute musique : »O Seigneur ! Puisses-Tu transmuer nos dissonances en une mélodie parfaite ! »

(Rabindranath Tagore, in « La Demeure de la Paix« )

——————————————————————————————–

Advertisements