« (Il s’agit d’une interview réalisée à Paris par un journaliste, Raoul Riesen. D’ordinaire je n’aime pas les interviews. C’est presque toujours de la pose. On s’y laisse emporter au-delà des mots, ou bien on les retient. La pensée est truquée. Ce n’est pas le vrai fond de soi-même qu’on décante sur une feuille de papier.

J’ai cependant choisi de publier celle-ci, bien qu’à la relecture je n’y paraisse pas tellement sympathique. Et puis j’en fais trop. C’est le danger des déjeuners parisiens. Mais il m’a semblé que c’était aussi une part de moi-même. Je ne dis pas que c’est forcément la meilleure.)

J’ai déjeuné avec Jean Raspail. Et dès la salade de tomate nous nous sommes engueulés ! Assez joyeusement, il faut le dire, car cet écrivain est une « nature »…

Seriez vous fasciste ?

– Et voilà l’étiquette ! Bien sur, par rapport à la majorité veule, je suis d’extrême droite ! Je suis même d’un parti qui n’existe pas : la droite anticapitaliste ! C’est à dire que je crois en l’homme fort et que je méprise son culte de l’argent.

Vous méprisez d’ailleurs tous les systèmes…

– Je déteste la gauche, je hais les rampants, les flagorneurs, les faiseurs de mots, je déteste la mode qui fait que tout le monde a honte de son bonheur. Vous ne l’avez pas remarqué ? Tout bonheur est coupable ! Toutes nos valeurs sont discutables ! Il est de bon ton de cracher sur la patrie, sur les traditions. Eh bien moi, Jean Raspail, je suis très content de moi, de mes ancêtres, très heureux d’être Blanc et pas Nègre. Très fier de ma civilisation et très satisfait de casser la croûte dans un bon restaurant…

Alors, vous faites comme l’un des « héros » de votre livre : parce qu’il veut toujours manger dans sa vaisselle d’étain, il tue un hippie qui lui contestait ce plaisir égoïste.

– Exact ! Pan ! Je tue pour défendre mon plaisir.

Vous tirez donc dans le tas. Et si tous les affamés du monde viennent frapper à votre porte, vous faites chanter la mitrailleuse ?

– Tactactac, parfaitement. Et comprenez moi bien, je n’ai pas de haine pour ces peuples misérables. Je voyage depuis vingt ans et j’ai même de l’affection pour ces peuplades. Mais je ne veux pas qu’elles viennent piétiner dans mon jardin. Vilain réflexe ? allons donc ! Vous tireriez aussi ! Ne soyez pas hypocrite : des tas de gens tireraient dans le tas pour défendre la jardin. Ce n’ est pas tout : je tirerai aussi pour défendre une certaine idée que j’ai de l’Occident. Mais enfin quoi ! ce n’est pas rien, l’Occident et ses conquêtes, son histoire.

Puis-je vous faire remarquer que l’Occident est en partie responsable des misères accumulées au tiers-monde ?

– Ha ha ! Responsabilité, responsabilité, encore une de nos flagellations… Non mais, est-ce que nous sommes responsables si le paysan du Gange est un mystique qui n’a pas la même idée que nous du travail ? Ce n’est tout de même pas notre faute si ces gens sont incapables de se gouverner, s’ils sont incapables de …

Vous allez encore me dire que ce sont des demi-hommes ?

– Parfaitement !

Là, on commence à s’égosiller et les hôtes du restaurant finiront pas tout savoir sur la physiologie de l’espèce humaine. Jean Raspail concède un peu de terrain et je l’asticote maintenant sur les vertus de l' »Occident chrétien » dont se gargarisent tant de nobles vieillards.

Vous êtes très fier de nos conquêtes et de nos guerriers. Or, ceux-ci étaient escortés par les prêtres. L’Occident vainqueur tenait à faire le catéchisme aux peuples qu’il asservait. Alors, M. Jean Raspail, qu’avez-vous fait de vos frères ?

– Ce ne sont pas mes frères !

Parole de chrétien ?

Alors, avec une féroce mauvaise foi, il dissocie le christianisme de l’Occident. Il renvoie Dieu au ciel, d’où nos pasteurs n’auraient jamais du le descendre … Et précise :

– Car là aussi il y a une gigantesque conspiration. Les hommes d’Église, et notamment ceux du Conseil œcuménique sont animés d’une haine sacrée pour tout ce qui représente la société occidentale moderne et d’un amour immodéré pour tout ce qui pourrait lui nuire.

C’est ce que vous soutenez dans votre livre. Connaissez-vous les intentions de M. Potter, secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises ?

– Ce Noir hait la race blanche. Du racisme à l’envers.

L’avez-vous interrogé ?

– Non. Pourquoi ?

Vous devriez. Pour vérifier les faits…

– Vérifier quoi, finalement ? Qu’on nous bourre le crâne depuis deux mille ans ? Voyez-vous, la vie éternelle c’est une histoire possible. Mais ici, sur la Terre, la destinée est entre les mains des chefs. Voilà, oui, ce que j’admire : la race des chefs ! Chefs cuirassés et qui forgent le destin.

Quel orgueil !

– Je préfère cela à la stupide humilité des hommes.

Et, bien entendu, grand chef, vous ignorez le remords ? Et vous persistez à dire que nous ne sommes pas responsables si des millions d’hommes affamés tentaient l’armada de la dernière chance. Vous ne voulez vraiment pas tendre la main ?

– Je la refuse. Il faut bien se mettre dans la tête qu’il est trop tard, que le modèle, c’est à dire l’Occident, devient de plus en plus inaccessible aux autres …

Qu’ils crèvent ?

– Non, qu’ils demeurent chez eux, ou bien, si nous en sommes réellement responsables, qu’ils acceptent une nouvelle forme de colonisation.

Vous répondez partiellement à ma question : ne connaissez-vous pas le remords ?

Il éclate enfin :

– Je ne veux pas connaitre le doute, comprenez-vous ?. Le doute, c’est l’engrenage, c’est la grande fissure dans Rome et Constantinople. Alors marre ! Ni remords ni doute, pour ne pas se laisser aller, petit à petit, dans la défaite d’une race. Je suis un irréductible. »

La Suisse, 11 mars 1973.

Jean Raspail, Boulevard Raspail, chroniques.

(avec la réédition du Camp des Saints et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde et chez nous, ce texte n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire. Et non, Raspail n’en fait pas trop …)

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