« Quand Couhoulinn eut repris sa garde, la fatigue de tant de combats tomba sur lui comme un lourd manteau. Tous les membres lui faisaient mal et sa peau, du front au cou-de-pied, était couverte de sang caillé. Il somnolait, la tête appuyée sur le poing.

C’est alors que Loeg qui veillait, lui signala qu’un homme venait vers eux. Il le décrivit ainsi : beau et grand, avec une chevelure courte, blonde et frisée, armé d’une lance à cinq pointes et d’un javelot dentelé, enveloppé d’un manteau vert retenu par une boucle d’argent.

– Il n’a rien d’un homme qui est sur ses gardes, prêt à repousser une attaque. Il marche comme si personne ne le voyait.

– C’est un sidé, dit le Chien. Il est venu par pitié pour moi, sachant en quel grand danger je suis, seul contre une armée.

Arrivé devant le héros, l’inconnu lui parla :

– Tu as montré ce que tu valais Couhoulinn, mais le moment est venu pour toi d’accepter de l’aide.

– Qui es-tu pour me proposer de m’aider ?

– Je suis ton père du sid, Lug-au-Long-Bras.

– Mes blessures sont graves, il me faudrait une guérison rapide, et du repos, surtout du repos.

– Dors donc, Couhoulinn, trois jours et trois nuits. je combattrai à ta place pendant ce temps là.

Il lui chanta alors la Plainte de l’Homme et le blessé sombra dans un profond sommeil. Puis il regarda une à une chacune des blessures qui s’assainirent et se cicatrisèrent à l’instant.

Quand le héros reprit conscience à l’aube du quatrième jour, le nombre des cadavres sur la rive lui montra que de rudes combats s’étaient livrés pendant son sommeil. Il ne put interroger Lug qui avait disparu. Mais Loeg lui dit que trois fois cinquante jeunes garçons étaient venus d’Emaïnn Macha, qu’ils avaient livré une bataille chaque jour et que tous étaient tombés, après avoir tué trois fois leur nombre d’ennemis.

Couhoulinn entra dans une grande colère et jura de les venger. Ses premières contorsions le rendirent horrible et multiforme. Ses membres se mirent à trembler; ses orteils et ses genoux vinrent derrière lui, ses talons et ses mollets devant ; il fit alors le Cuach Kera de son visage. Il s’enfonça l’un de ses yeux dans la tête, de telle façon que, de sa joue, un héron aurait eu du mal à l’atteindre au fond de son crâne. L’autre oeil jaillit si bien qu’il fut dehors sur sa joue. Sa bouche se contorsionna de façon étrange. Il sépara sa joue de l’os de sa mâchoire, si bien qu’on lui vit le gosier. On entendait retentir le battement de son cœur entre ses côtes comme les aboiements d’un chien de guerre. Ses cheveux se dressèrent autour de sa tête. Si l’on avait agité au-dessus de lui un pommier royal, c’est à peine si une pomme serait tombée à terre, mais une pomme serait restée fixée à chacun de ses cheveux. La lumière du héros se leva sur son front.

Alors, il bondit sur son char de guerre que, sur sa demande, son cocher avait équipé avec des faux, des pointes de fer, des tranchants acérés, des épieux ; avec des épines pointues qui étaient fixées aux montants, aux courroies, aux cintres et aux cordes du char. Il lança alors le tonnerre de cent, le tonnerre de deux cents, le tonnerre de trois cents, car il ne désirait pas qu’un nombre égal à cela tombât par lui dans sa première attaque. Il fit décrire à son char un grand cercle autour des armées des quatre cinquièmes de l’Irlande. Son allure était si rapide que les roues de fer arrachaient du sol assez de terre et de pierre pour construire une forteresse. Puis il se jeta en plein milieu des forces de l’ennemi. Il le fit trois fois de suite, si bien qu’ils tombèrent jambes contre jambes, nuque contre nuque, tant était épaisse la masse des tués. »

Olier Mordrel, Les Hommes-Dieux. Ed. Copernic

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