« C’est au mois de mai surtout qu’il faut prêter coeur aux oiseaux.
Depuis peu, la hulotte s’est cloîtrée dans son silence. Son menton de vieillarde tremblote encore; une dernière rigolade lui dégringole la gorge. Dans un premier froissement d’ailes, commencent, dispersés, de timides pépiements. Leur succèdent dans l’aube l’engoulevent et ce maître des cadences, le merle noir, que suivront aux premières lueurs la fauvette des jardins et la tourterelle des bois. Puis la grive musicienne, puis, la mésange charbonnière… Chaque espèce intervient dans un ordre immuable, chacune attend la suivante, passe le relais, ou l’accompagne, comme les instruments d’un orchestre toujours plus étoffé de trilles, roulades, ritournelles, jacassements, tambourinages.

La finesse de ces chants !.. Dentelles au petit point sur le canevas de l’air !.. Et quelle élégance que celle de tous ces volatiles qui délimitent leur patrie en égrenant pour tout ouvrage de fortification des notes de musique !.. L’admirable est aussi, que, loin de se contrarier, les plus diverses partitions se fondent et s’harmonisent. Mon voisin l’ornithologue assure que la linguistique oiselière apparaît aux spécialistes aussi complexe que le langage humain.

Dans l’étonnante symphonie, il y a pourtant des couacs.

La pie-grièche fait de son chant un pot-pourri des plus confus, y glisse toute sorte d’imitations, des à la manière de, que discerne une ouïe aiguisée. Retour d’Afrique, la rousserolle verderolle, ou fauvette des roseaux, même à son chant des bribes parasitaires de chants d’oiseaux africains. Scandale pour les puristes ! Disons le clairement : la rousserolle verderolle incorpore à sa partie des emprunts, des réminiscences de dialectes exotiques qu’elle ramène avec elle des bords du Niger. En plein bois de la Bède, la rousserolle verderolle parle petit nègre !

Dans l’Antigone de Sophocle, Tirésias se plaint que les oiseaux ne parlent plus grec. « J’entends chez eux, dit le devin, les cris d’une démence incompréhensible »; bref, ils parlent barbare, bebarbarômenô.

La rousserolle aussi. »

Jean Biès, Sagesses de la terre. Les Deux Océans.

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