Passionnés d’indépendance, les Celtes ont toujours répugné à donner à certains de leurs dieux des fonctions de « chef des dieux » (et cette attitude implique le respect de la hiérarchie des valeurs en même temps que le refus de la hiérarchie des autorités), mais s’il est impossible de désigner un chef au panthéon des Gaulois, on peut, au moins, dégager une déité particulièrement prestigieuse. Ce dieu symbole, c’est Lug.

Il est le successeur « perfectionné » de Dagda (« dieu bon ») qui figurait principalement les réussites de l’agriculture et des divers métiers artisanaux qui naissent de cette richesse agricole (et qui survivra quand même en Gaule sous le nom de Sucellos). Lug représente un stade plus avancé de la société celtique, un artisanat plus élaboré, et l’aspect intellectuel et spirituel d’une culture atteignant son apogée.

Car il est la représentation de la lumière physique des étoiles de notre galaxie (les Irlandais nomment la Voie Lactée la « Chaîne de Lug ») autant que de la lumière de l’intelligence, de la raison et du langage qui les expriment. Lug est le propre frère du Logos des Grecs (pensée, raison, verbe) qui est l’autre nom d’Hermès (César assimile Lug à Mercure) et le père direct du latin Lux (lumière). Voici donc le symbole que les Gaulois avaient mis au dessus de tous les autres : la raison, la reflexion, la création et l’expression. Lug est le symbole même de la civilisation.

Le second dieu cité par César est Bélénos assimilé à Apollon : symbole de la lumière solaire (non du soleil lui même) il apparait comme le complément de Lug la lumière stellaire. Symbole d’harmonie et de beauté, il est le maître des beaux arts et de la guérison.

Par Lug et par Bélénos, la Gaule veut démontrer la primauté de la méditation, de l’intuition, de l’invention, du raisonnement et de l’esthétique sur toutes les autres préoccupations humaines.

Pour ne pas trop négliger le monde au profit des étoiles et ne pas oublier la sécurité pour les plaisirs de l’esprit, troisième dieu du panthéon, Mars le guerrier apporte son soutien. Mars, c’est Teutatès, le père de la tribu. Il est un fait historique, une réalité humaine : le pays de nos pères —–> Teutatès ne légitime que la guerre patriotique, pour la protection du patrimoine ancestral et le maintien de la personnalité ethnique.

Représentant la Patrie, Teutatès n’est pas nécessairement guerrier. En temps de paix, il devient protecteur, bâtisseur, législateur, industrieux. En temps de paix, il est le premier « serviteur » de Lug et Bélénos mais en temps de guerre, il devient la Nation en armes tandis que Lug lui même saisit sa lance et n’est plus que capitaine.

Mars, c’est aussi Ogmios, l’inventeur de l’alphabet ogamique mais aussi l’équivalent de l’Irlandais Ogma, « homme fort » à la bataille de Mag Tured, ce qui le rapproche d’Hercule, et parce qu’il porte aussi peau de lion, massue, arc et carquois. Surtout, il est celui qui entraîne une foule d’hommes joyeux par de fines chaînes qui relient leurs oreilles à sa langue (les Celtes donnent à Hercule le surnom de Logos) : Ogmios exprime la puissance déterminante de la parole pour entraîner les hommes au combat : il convainc, enthousiasme, enflamme; il réclame leur adhésion spirituelle à l’entreprise guerrière (alors que Mars se contente de donner des ordres).

Après Mars, Jupiter auquel César assimile Taran ou Taranis, dieu du tonnerre et de la foudre, cousin du Donar-Thor des Germains.

Cinquième divinité citée par César, la Minerve gauloise était Belisama, déesse du feu domestique, patronne des forgerons et autres artisans du métal, du verre, etc. Déesse guerrière car ayant le premier rôle dans la fabrication des armes. Mais surtout elle est d’origine solaire.

Pour les Celtes, le chiffre 3 est symbole d’équilibre et d’harmonie (accomplissement de l’homme : harmonisation de ses 3 constituants -corps, esprit, âme- ou -instinct, intelligence, intuition-) et Cernunnos qui est parfois représenté tricéphale, serait alors la suprême sagesse. Et les attributs animaux seraient là pour montrer que le sage a conscience de l’animalité qui est en l’homme et qu’il convient de prendre appui sur elle, de l’assûmer, de l’élever et de la sublimer.

Parfois représenté avcec Bélénos et Lug (Apollon et Mercure), il pourrait représenter la puissance solaire, fécondante, dont les deux sont les compagnons naturels. En outre, Bélénos étant la raison et l’esthétique et Lug la lucidité et l’ingéniosité, Cernunnos parachèverait la triade en représentant la sagesse et la philosophie.

Esus, dont ne parle pas César mais dont parle Lucain, est formé de la racine EIS qui contient l’idée essentielle de « jaillissement ». Esus serait donc la force attractive, agent moteur des mondes et des êtres et, partant, c’est toute l’énergie créatrice, l’amour procréateur, c’est tout ce qui jaillit avec force du sein des êtres, la source qui bondit au sortir de la roche, la semence qui jaillit de l’homme, l’arbre qui surgit de la terre. Origine de toute vie, de toute passion, de tout mouvement.

Aux lourdauds dieux romains, la Gaule oppose donc Lug, artisan, poète et chercheur, créateur amoureux de la chose bien pensée, bien dite et bien faite. Et puis Bélénos, son jeune frère en lumière, prince des esthètes et faiseur de santé, dispensateur d’harmonie, de beauté, de couleur et de fantaisie. Et encore Teutatès, le père de la Nation, le rassembleur des patriotes, celui qui entend préserver la personnalité nationale de tous les niveleurs de peuples, enragés d’uniformiser le monde. Et puis enfin Esus, patrice (masculin de matrice) des univers et principe de toute vie, celui qui, par excellence, « ne connait pas de lois ».

Enfin « dis pater » dont tous les Gaulois se disent issus ne serait que la transposition poétique d’un fait de civilisation. Les Gaulois, au lieu de dire « nous sommes les plus avancés dans la science agronomique, nous savons amender les terres par la marne et la chaux et nous avons inventé les moyens de retourner convenablement l’humus. Ceci est la source de nos richesses; elle nous vient de nos défunts ancêtres qui, durant des générations, ont perfectionné notre agriculture, en ont vécu et nous ont légué leurs champs et leur habileté à faire jaillir la vie du monde souterrain » préféraient dire « nous sommes les fils de Dis Pater, les enfants d’Hadès ».

Source : Pierre Lance, Alésia, un choc de civilisations. Presses de Valmy.

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