« L’homme n’est pas seulement chasseur, il est aussi guerrier. Animal social, organisé en troupeaux ou en groupe, il défend, comme les autres animaux, son espace vital contre d’autres groupes, d’autres tribus, d’autres peuples. Dans la mythologie, les dieux eux-mêmes sont pour la plupart des dieux guerriers en lutte constante avec les Titans, pour l’occupation des mondes célestes. L’acte guerrier fait partie de la nature de l’homme, du plan de la création. Combattre et tuer devient parfois un devoir inéluctable, un acte sacré, comme l’exprime le dieu-héros Krishna dans la Bhagavat Gitâ lorsque Arjuna hésite à combattre et à massacrer ses propres cousins.

L’homme est un tueur d’hommes, et Shiva est représenté portant un collier de crânes, une tête tranchée à la main. C’est à lui qu’on s’adresse pour exterminer les ennemis des dieux et ceux du groupe humain auquel on appartient. Les mythes de Shiva et de Dionysos sont remplis d’épisodes guerriers où le dieu détruit les hordes des Titans et dirige le combat contre les forces malfaisantes ou les ennemis de ses fidèles. Les héros sont divinisés. On leur élève des monuments, des temples. Ils ont droit à un culte, qu’il s’agisse d’Achille ou d’Alexandre, de Napoléon ou du Soldat inconnu. On n’élève pas de temple aux souverains pacifiques. Rudra-Shiva apparaît dans le Rig Veda armé de l’éclair et du tonnerre. « Sa voix résonne dans le fracas des tambours au milieu du combat ». Il est porteur d’un arc et de flèches. Ses fidèles le prient de les épargner, eux et leur bétail, et de porter sa colère sur d’autres. La hache de guerre est l’un des symboles de Shiva. Le labyrinthe est le palais de la double hache, emblème des Minoens. Skanda est le dieu de la Guerre, le chef de l’armée des dieux. Les prémices de la guerre, de l’entreprise dans laquelle l’homme doit tuer l’homme doivent être offertes au dieu. C’est l’une des bases du sacrifice humain. Nous reportons sur Dieu la responsabilité de l’acte de tuer. Nous lui offrons la première victime. Nous ne cherchons pas à nous leurrer sur la valeur de nos actes.

La tête tranchée est la marque du conquérant. En s’appropriant la tête d’un ennemi, le vainqueur lui prend en même temps ses pouvoirs physiques et sexuels. Dans les tribus de « chasseurs de têtes » de l’est de l’Inde, qui sont les survivants d’anciennes populations préhistoriques, le mariage n’est possible que si le guerrier porte sur lui quelques têtes tranchées. De même nous savons que les têtes tranchées humaines, universellement vénérées par les Celtes, étaient symboles de divinité, de savoir, de fertilité. Les Celtes étaient des chasseurs de têtes ; ils les exposaient en haut de bâtons dressés autour de leurs maisons et de leurs forteresses ou les installaient sur des piliers dans leurs bois sacrés et leurs temples. »

Alain Daniélou, Shiva et Dionysos. Fayard.

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