« Si vous rencontrez jamais au fond d’une cave quelqu’un qui soit très occupé à couper son prochain en tranches, informez-vous d’abord. Gardez-vous d’apprécier à vue de nez, de juger témérairement, d’intervenir mal à propos. Sachez que le point du litige n’est pas de savoir si vous avez affaire à une tortionnaire mais strictement si la cause de ce tortionnaire est bonne ou mauvaise. Ce n’est d’ailleurs pas d’aujourd’hui que la fin justifie les moyens. Ce qui est neuf c’est la sorte d’unanimité des esprits quant à cet aphorisme jusqu’alors discuté.

Ce qui est neuf, ce n’est ni le massacre ni la torture, mais que des esthètes, des philosophes, des poètes, tous champions patentés du libre examen, appellent, approuvent, acclament, massacrent et torturent au point qu’il ne leur reste de blâme et d’invective que pour les carnages dont se rendent coupables leurs adversaires sans qu’il soit question un seul instant de réprouver l’atrocité en soi. César ou Démos n’ont pas commencé d’être brutaux et injustes à notre époque : toute l’histoire en témoigne. Mais au moins, jadis, ne se rougissaient-ils pas les mains au nom des droits de l’homme. Une caractéristique de notre époque (qui entre bien des gênes bénéfiques n’a hérité que celui-ci de la Révolution Française) veut qu’il ne suffise plus à l’égorgeur d’égorger, encore lui faut-il qu’on l’approuve. Les grandes tyrannies modernes ne se contentent pas de l’obéissance de leurs sujets : ceux-ci doivent en sus se pâmer sur les délices de leurs libertés. »

Jacques Laurent, Au contraire. La Table Ronde.

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