« C. – Eh bien moi, reprit Cousteau, j’ai fait à mes débuts, toutes les sales besognes du métier. ça n’est pas drôle, mais c’est instructif. Lorsqu’on a mené, parallèlement aux flics, un certain nombre d’enquêtes, on est fixé sur la valeur des témoignages humains… Tu débarques dans un bled de banlieue où un citoyen vient d’être assassiné. Le cadavre est encore chaud, mais personne, déjà, n’est plus d’accord sur les circonstances du meurtre. On t’explique simultanément que l’assassin est un grand rouquin en casquette, un petit brun à chapeau melon, un bossu au regard torve, et que le coup de feu a été tiré à dix heures du soir, à minuit et à trois heures du matin… Tu te rends compte des enjolivements que ces gens là apporteraient à leurs récits s’il fallait conter non point ce qui s’est passé le jour même, mais un drame vieux d’une quarantaine d’années au moins. Or qu’est-ce que les Évangiles ? Des récits rédigés avec un décalage d’une quarantaine d’années par des personnages obscurs dont le souci de propagande est évident. Et tout l’édifice de la Chrétienté repose sur ces témoignages là. C’est extravagant.

Rebatet sauta sur l’appât :

R. – De toutes les questions religieuses, mon vieux, c’est cette affaire des textes que je connais sans doute le moins mal. C’est encore plus extravagant que tu ne l’imagines. Suppose l’histoire d’un rabbin miraculeux de la Russie subcarpathique, mort entre 1900 et 1910, et cette histoire rédigée par des savetiers polaks de la rue des Rosiers, en franco-yiddish, d’après les récits qu’on psalmodiait dans leur patelin le soir du sabbat. Suppose que cette rédaction est traduite dans une autre langue, mettons l’anglais, par d’autres Juifs qui savent l’anglais approximativement. Suppose que ces Juifs ont sur le rabbin des idées personnelles qui les conduisent à donner un peu partout des coups de pouce, à corriger, à raturer les paroles du saint. Suppose enfin que ces textes sont copiés par des scribes particulièrement distraits : voilà le Nouveau Testament ! »

Lucien Rebatet/Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de « vaincus ». Berg International.

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