Saint-Loup, de son vrai nom Marc Augier, sans conteste possible mon premier Éveilleur, comme il le fut pour tant d’autres, est mort le 16 décembre 1990 à Paris.

« Le grand point d’interrogation restait Hitler. Trente ans après sa fin mystérieuse, on avait publié sur lui autant de livres que sur Napoléon en un siècle, sans parler des articles de journaux, revues, films, par centaines de milliers. Les jeunes se posaient à son propos deux questions qui ne recevaient pas de réponse. D’abord, comment se faisait-il que le jugement porté sur Hitler soit uniformément négatif ? Et tout spécialement dans un pays comme la France, peuplé de fortes têtes pensantes, de contradicteurs nés. Pourquoi nul n’avait-il osé prendre le contre-pied de la vérité officielle et prononcé l’éloge d’Hitler ? Certes, des lois existaient et qui, précisément, niaient la liberté d’expression : faire l’éloge d’Hitler, chef d’une « association de malfaiteurs » tombait sous le coup de la loi.

Corollaire de la première question, une seconde se posait concernant les jugements de valeur portés sur lui. Avec un certain effarement les jeunes issus de la Seconde Guerre mondiale avaient lu qu’il était à la fois paranoïaque, faible d’esprit, schizophrène, impuissant et de mœurs dissolues, pédéraste et grand tombeur de filles, luciférien et borné, analphabète et doué d’une prodigieuse mémoire, né d’une grand-mère juive mais antisémite, etc. Les jeunes, et les moins jeunes, pouvaient à bon droit se demander ce que valaient ces jugements parfaitement contradictoires. Mais ceux qui n’avaient pas oublié leurs cours d’histoire se rappelaient que l’ogre Napoléon possédait tous les défauts d’Hitler au moment de sa chute, puis les plus hautes vertus à l’heure du retour des cendres… Alors ? Que fallait-il au juste penser d’Hitler ? Comment le misérable fils d’un douanier autrichien représenté sous un angle aussi fondamentalement négatif, partant seul dans la vie sans argent et sans amis, avait-il réussi à se faire plébisciter par 60 millions d’âmes et, à la tête de ses armées, devenir la maître de presque toute l’Europe ? Fallait-il être obligatoirement syphilitique, paranoïaque et impuissant pour réussir pareil destin ?

Dans l’album d’images d’Épinal légué par la Seconde Guerre mondiale, les jeunes trouvaient aussi, face au portrait du diable Hitler, la silhouette du Juif, six millions de fois martyr, et le décor du camp de concentration dans lequel il avait péri. L’actualité négligeait désormais tout le reste, les 20 millions de victimes russes, les 16 villes allemandes rasées au niveau du sol par l’aviation anglo-américaine, les atomisés Hiroshima et Nagasaki, la Prusse, la Poméranie, le Mecklembourg, mis à sac par les soldats de l’Armée rouge, les millions de déportés allemands de 1945 et 1946. Rien de tout cela n’entrait désormais dans la dialectique du ressentiment. La propagande des vainqueurs s’en désintéressait. On pouvait se demander, le temps ne laissant plus en présence que deux limages de la Seconde Guerre mondiale -Hitler le monstre et le Juif martyr- si une telle simplification ne représentait pas un retour aux sources incomplet. Le choc initial qui détermina tout le reste ne provenait-il pas, quant au fond, d’une rencontre entre deux conceptions de l’homme parfaitement opposées ? Hitler contre Juda, l’un attaquant l’autre ouvertement, l’autre répondant avec les armes aussi secrètes que formidables dont il disposait ? »

Saint-Loup, Hitler ou Juda ? Un second procès de Nuremberg. Éditions du cercle du Chêne.

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