« Je fus aussitôt pris par le sentiment de la grandeur. Il fondit sur moi à l’improviste. Rien ne l’annonçait. Le départ de maître Dromiols, autour de moi, laissait un vide et, en moi, un bizarre regret. Mon abandon dans l’île ne pouvait, par ce temps sinistre, que m’entraîner à la mélancolie. Il n’en fut rien : ni regret, ni tristesse ; mais ce sentiment inattendu. Peut-être eus-je soudain la vive sensation, au sein de ce monde colossal, de ma petitesse. J’y pris la mesure des choses qui m’écrasaient et je m’y confondis jusqu’à participer à leur puissance surhumaine.

L’immensité des eaux, la majesté du fleuve en marche vers la mer, la montée des nuages, la hauteur, l’abondance et la force des arbres, le désert de la rive et mon sauvage isolement, tout un monde démesuré s’enfonça dans mon âme, dont il dilata les limites étroites et il créa soudain, pour vivre en moi, des espaces immenses. Sur ces étendues infinies, des hauteurs s’élevaient, immatérielles, et par dessous, des profondeurs inventaient un nouvel espace et s’y abîmaient irréellement. Je ne perdais point conscience, et tant le sol boueux que l’eau m’étaient présents ; mais j’étais soudain devenu plus sensible à ce sentiment de l’amplitude inspiré du dehors par la nature et qui m’arrivait du dedans avec toutes les voix de la solitude nouvelle. Cette rencontre du spectacle naturel et des voix intérieures créait, en un lieu indéfinissable, qui n’était ni en moi, ni hors de moi, cet état d’âme étrange, où l’eau, le ciel, les bois exaltés jusqu’à l’émotion, s’abolissaient en elle, et dans lequel ces ébranlements de mon être prenaient une ampleur retentissante du fait de la grandeur du fleuve, de la sauvagerie du ciel et du silence spacieux des arbres. Une puissance inattendue construisait sous mes yeux cette abstraction vivante et la substituait aux visions, aux odeurs, aux bruits, aux émotions et aux pensées.

Du fleuve, des limons du sol, des bois, la matière énorme fondait en ce sentiment de grandeur pur de toute substance. Affranchi, je ne sais comment, des servitudes ordinaires, je venais de passer, à l’improviste, d’une situation humaine déjà trop lourde pour ma médiocrité, à la connaissance ineffable de la majesté elle-même. Je respirais dans la grandeur ; mon cœur y battait ; ma pensée, immobile sur elle-même, n’était plus qu’un grand corps sonore à la mesure des hauteurs et des profondeurs solennelles de ce monde. »

Henri Bosco, Malicroix. Gallimard

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