L’officier recula en chancelant, puis il se replia, prit une longue aspiration et se précipita avec un grognement sourd sur l’Allemand, tandis qu’on voyait le mince trait marqué sur sa joue se dessiner en blanc sur sa figure devenue écarlate . Le jeune homme resta debout, les jambes écartées, immobile, le regard redoutable, jusqu’à ce que le Français fut à deux pas de lui, alors il s’arcbouta sur les genoux, saisit l’officier à la poitrine et à la taille et le souleva avec désinvolture. Là il lui fit prendre la position horizontale, le porta trois pas plus loin et le jeta négligemment en bas de l’escalier des W.C. Ensuite il fit demi tour, passa plein d’aisance de l’autre côté du petit édicule et disparut au milieu d’un groupe d’officiers français qui, surpris,s’écartèrent. Un Marocain aida l’officier ainsi châtié à se relever, et celui-ci, hors de lui, courut vers ses camarades. Immédiatement après un mouvement se fit et au bout de quelques secondes des coups de feu retentirent du côté de Rossmarkt.

Mais alors la foule s’élança subitement en avant. Un hurlement furieux s’éleva au-dessus de la place. Les Français couraient en désordre, les factionnaires commençaient à tirer. Je m’élançai à travers la place vers la Catherinenpforte. Les balles cinglaient le pavé, sifflaient autour des jambes, éclataient contre les murs. La foule se dispersait en hâte d’un côté pour revenir de l’autre. J’entrai dans une rue transversale et là aussi les projectiles crépitaient. Alors je bondis dans le vestibule d’une maison.

Peu après quelqu’un s’y glissa derrière moi. Je levai les yeux et je reconnus le jeune homme qui maintenant, les bras croisés, très calme, s’appuyait sur la rampe de l’escalier. Au-dehors on entendait des clameurs et des éclatements.

Je m’avançai vers lui et lui dit enthousiasmé : « ça, c’était épatant.
– Ah ! Laissons ça, dit-il, vous feriez mieux de m’aider. Il faut que nous soulevions cette ville.
– Mais j’en suis bien entendu » , m’écriai-je, et je me présentai.
Le jeune homme me tendit la main, s’inclina et dit : « Kern . »

Ernst von Salomon. Les Réprouvés.

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