école

« Toute propagande d’État commence par l’école. Elle doit former des citoyens et, pour bien remplir sa mission, prendre complètement les enfants en charge, les « formater » dirions nous aujourd’hui, en faire des hommes mal à l’aise, honteux dès qu’ils auraient l’idée de penser par eux-mêmes et de remettre en cause quoi que ce soit. Cette école s’est définie laïque on ne voit pas vraiment pourquoi puisque, dès les premiers temps, elle devait servir et imposer une idéologie. Elle ne prenait, tout d’abord, les garçons et les filles que de six à douze ans, mais les accueille maintenant dès l’âge de deux ans et ne les lâche que le plus tard possible, selon la loi, à seulement seize ans ce qui, pour un bon nombre d’entre eux est déjà un non-sens mais, en réalité, très souvent à Bac plus trois, quatre ou cinq. Une école qui, depuis 1932, ne se réclame plus d’un service d’Instruction publique mais d’Éducation nationale. Les mots disent ce qu’il faut : on ne se contente pas d’instruire, d’apprendre à lire et à écrire, à savoir compter et s’exprimer, on « éduque ». De l’éducation au dressage intellectuel quelle différence ? Et, pour éduquer, bien former et façonner les esprits et le comportement, l’Histoire fut, dès Jules Ferry, à la pointe du combat, arme d’assaut (…)

Faire de l’Histoire une arme de propagande en l’enseignant aux jeunes enfants n’est pas seulement exposer, présenter les faits les uns après les autres à la manière des conteurs qui ne vont pas au-delà de l’évocation plus ou moins imagée. Depuis toujours et, plus particulièrement, depuis Jules Ferry, ceux qui usent de leur autorité pour frapper les esprits par des images porteuses de « messages », proposent davantage qu’une suite de petites histoires, ou de curieuses anecdotes qui, certes, peuvent soutenir l’intérêt, voire l’émerveillement des enfants mais que la plupart d’entre eux oublient dès l’heure terminée. L’art du pédagogue ne se limite évidemment pas à passionner son auditoire par des récits anodins qui laissent peu de traces et ne peuvent, en aucune façon, « éduquer », c’est à dire imposer des mécanismes de pensée.

Pour que l’élève se souvienne longtemps après, le maître d’école explique et donne un sens à tout ce qu’il dit, en tout cas tente d’établir un lien de continuité entre les événements. Pour être retenu, le discours doit schématiser, non pour faire plus clair mais pour rassembler les faits en vastes ensembles et imposer des généralités et des règles. Ce qui conduit à des à-peu-près et, très souvent, à des vues complètement erronées. On fait simple, aisé à prendre en mémoire, et l’on s ‘écarte de plus en plus de la réalité, elle infiniment complexe. C’est bien le but recherché : taire les diversités, ignorer les infinies variétés des conditions humaines, énoncer des postulats et, surtout, des jugements d’ensemble et des condamnations. Il faut tout enfermer sous des vocables porteurs de sens et, de même, plutôt que d’évoquer un passé en continuelle évolution, parler de périodes d’ « ères », et de ruptures. Ce qui permet de les opposer les unes aux autres. »

Jacques Heers. L’Histoire assassinée. Éditions de Paris.

—————————————————————————————-

Publicités