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« Il y avait « soir » sur l’Oelberg, « soir » sur la dernière hauteur qui domine les pays du Rhin.
Une société de femmes avait élu ce suprême lieu rocheux pour but de sa nombreuse et chaleureuse ascension. Toutes réunies, elles n’étaient certainement pas moins de cent.
… Sur ce sommet pierreux de la montagne, elles faisaient joyeuse compagnie, tous âges mêlés, vieilles et jeunes côte à côte, récitant des poèmes et chantant des chansons. Dans l’un de ces lieder, revenaient les mots de Souabe et de Bavière. Quand Souabe était prononcé, des femmes se levaient ; quand Bavière était prononcé, d’autres se levaient. Elles disaient que la vie est un trésor, que la vie est une joie. Elles étaient manifestement animées de tout un immense amour pour leur grand paysage, le paysage et son histoire, l’histoire et son idéal.
Elles avaient quitté leur ménage, avaient laissé maris et enfants, étaient venues s’ébattre toutes ensemble sur la hauteur de l’Oelberg. Et elles se nourrissaient là du gâteau des légendes.
Deux d’entre elles étaient appuyées contre le plus haut rocher, dernière aiguille du mont, et n’avaient pas peur de faire retentir l’air d’un chant de la plus pure poésie.
En bas… les forêts, les plaines.
Soudain, le Rhin, au loin, sous le rayon du couchant, devint comme une coulée de feu.
Elles l’aperçurent. Alors toutes se levèrent, toutes d’un seul élan, sans consultation et sans retard, et toutes les poitrines s’ouvrirent, et le même chant ému et fort commença :
Or du soleil du soir,
Combien tu es la beauté même…
L’une, tout en chantant, dans un geste rituel, tenait la main étendue vers le feu lointain. Le Rhin devait être bien heureux, lui qui perçoit toute chose en sa vallée, de recueillir des hauteurs de l’ Oelberg, ce chœur des femmes germaniques, s’élevant du génie de la race, pour le célébrer, toujours… »

Alphonse de Chateaubriant. La gerbe des forces. Deterna.

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