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« Marseille devint la ville du Bureau Populaire, personne n’y pouvait respirer sans son autorisation. Il possédait tout, y compris les usines vers lesquelles se traînaient chaque matin un peuple d’esclaves à l’échine courbée. Pourtant -chose remarquable- il continuait à gloser interminablement sur les idéaux qui avaient présidé à sa création : entraide, justice pour les opprimés, lutte contre les profiteurs. Les hommes du Bureau employaient d’ailleurs et imposaient un langage étrange et comme en suspens puisqu’il ne recouvrait rien de réel, vocable abstrait à la fois flottant et pénible. Ils employaient sans cesse des mots comme justice ou liberté alors qu’ils étaient les premiers exploiteurs et les premiers geôliers. Ils parlaient d’avenir radieux alors que le futur s’assombrissait de plus en plus. Le ciel se couvrait à nouveau des mêmes nuages qui avaient provoqué l’immense catastrophe -et les mêmes bombes menaçaient à nouveau d’exploser.

La méfiance du Bureau était extrême pour tout ce qui était obscur, irrationnel, magique. Il fallait contraindre l’individu à vivre dans le deux-pièces cuisine de son mental, l’empêcher de s’explorer lui-même et de découvrir -une fois la trappe soulevée- les palais merveilleux, palais aux richesses insoupçonnées qu’il suffisait de parcourir une seule fois pour ramener à la clarté du jour de surprenantes œuvres d’art : sémaphores à visage d’ange, libellules chantantes, griffons, dieux anciens et oubliés qui prenaient aussitôt la parole pour vous confier les messages de l’éternité. Un tel individu soudain conscient du caractère innombrable de ses domaines -satrapies, fiefs, sultanats, principautés- devenait naturellement indifférent aux enseignements du Bureau . Il n’était plus contrôlable. Il émigrait sans bouger.

C’était ce que le Bureau ne pouvait accepter. Il ne voulait pas régner sur une société d’hommes libres mais sur la masse. En clouant l’individu à son mental, en l’empêchant de communiquer avec les autres niveaux de lui-même, il en faisait sa créature. Tous ceux qui encourageaient l’homme à se tourner vers son être profond étaient les ennemis du Bureau. L’artiste par exemple, qui ouvrait les univers cachés, utilisait les images scandaleuses que lui chuchotaient ses rêves et transmuait en beauté la subversion des abîmes, était désigné comme anormal et voué à la camisole. »

Christian Charrière. La Forêt d’Iscambe. Phébus.

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