bâton

« Pense-t-on seulement à remercier ? Tout nous est-il à ce point dû ?

J’éprouve de la reconnaissance envers mon vieux bâton de marche. Sans lui, j’aurais, ici, glissé, là, sans lui, n’aurais pu dissuader le chien hargneux, ni me frayer une voie à travers ces halliers. C’est pour me soutenir que son extrémité a souffert sur les cailloux. De ses vibrations positives, il a dû soigner mes tracas ; en moi, une branche de noisetier a détecté des sources… Et à de telles pensées, je mesure les égards que je lui dois.

L’intelligence du cœur commence là. Elle devrait s’étendre à tous les objets usuels qui nous entourent, et que, négligemment, nous jetons au rebut, une fois qu’ils ont fini de servir. Ainsi de la plume qui trace ces lignes, de la lampe qui les éclaire, et, tandis que j’écris, de ce poncho sur mes épaules. A y songer, le moindre objet acquiert une profondeur vivante insoupçonnée. Il nous relie du même coup aux lieux d’où viennent les éléments qui les composent, et aussi, aux êtres qui ont œuvré à son élaboration, aux peines qu’ils ont subies, aux veilles qu’ils lui ont dédiées. C’est grâce aux façonniers de la plume, de la lampe, grâce à ce très lointain lama qui a donné sa laine, au tisserand, au teinturier dont je ne saurai jamais le nom ni le visage, que je peux aujourd’hui avoir contentement… Sans la terre qui a nourri l’arbuste, sans la pluie et le soleil qui l’ont assisté dans sa croissance, sans les pleurs d’astres qui l’ont accru, ne m’aurait jamais été concédé ce compagnon des jours, ce presque confident qu’est le bâton de marche. A travers l’arbuste, c’est à l’univers que je dois obligation. »

Jean Biès. Sagesses de la terre. Les Deux Océans.

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