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« Les bulldozers, vautrés dans les cours d’eau, taillant et broyant pour accoucher de canaux rectilignes et déboisés, c’est fini.

Place au chantier écologique de nettoyage de rivière ! La nature a gagné.

Sans nous, bien sûr, elle était perdue. Comment avait-elle fait avant notre apparition pour préserver ses eaux douces et ses poissons ?

Mystère. Heureusement nous sommes là, et fleurissent les compliments sur la maintenance des écosystèmes par techniques douces. Car, c’est la technique qui fait tout, n’est-ce pas ?…

Faut voir.

J’entends déjà une fausse note. Dans le cri du Pic-Vert. Visiblement il n’est pas très content. Renseignement pris, on s’aperçoit qu’il a perdu son garde-manger. Une série de vieux aulnes toujours debout mais archicrevés depuis longtemps. Complètement vermoulus et criblés de coups de becs. Car les vers qui ont moulu (voir étymologie) sont le beafsteack préféré du pic. Larves grasses de coléoptères entre autres, elles s’épanouissent dans la bois mort, qui ne fait pas bien dans le paysage.

Oh ! Les bons écologistes qui ont foutu en l’air comme inutiles et morts ces réservoirs de vie.

Et qui se demanderont pourquoi on ne voit plus guère ce grand spectaculaire insecte, le Lucarne cerf-volant dont la larve a besoin du bois plus ou moins desséché. Tout était à moitié écroulé, il n’y avait plus de feuilles, c’était la jungle…

Si, si ! C’est dit, c’est écrit dans les dépliants et commentaires. Tant pis aussi pour les champignons de l’Orme défunt, pour le trou à chouette, la planque du nid de guêpes…

Nettoyage. On aurait dû s’en douter. Ce mot a un sens.

Faut faire du net.

Pas de pourriture, pas de silhouettes décrépites au long de l’eau.

On s’aperçoit qu’en fait il s’agit de réussir de manière écologique un projet totalement préconçu : rendre conforme à une image mythique la réalité de la nature. Au besoin, contre la nature elle-même.

Les maniaques du bull voulaient systématiser, ordonner, créer des autoroute aquatiques. Ils vivaient la logique du remplacement des écosystèmes par l’artificiel. Les nouveaux venus sont plus forts. Ils ont l’ambition de mettre à la place du vrai les images de leurs phantasmes tout en se faisant croire, non seulement qu’ils ne touchent à rien, mais qu’ils améliorent. La nature sera d’autant plus naturelle qu’ils y seront passés.

L’eau claire, qui coule au soleil, sans mauvaises bêtes et sans épines, c’est du positif ! Nos tronçonneuses et nos jeunes vont s’en charger. Il y a des bestioles qui adorent l’ombre et l’eau stagnante ? Ah bon ! Pas nous, en tout cas, déclarent ces modernes croisés de la nature. Si ça existe ça ne peut-être qu’une sorte de pollution. Une incapacité des choses à être telles qu’elles devraient être. »

François Terrasson. La civilisation anti-nature. Éditions du Rocher.

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