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« L’inconvénient du régime que nous subissons est le suivant : en ce qui concerne l’actualité, il a pour stratégie principale de frelater la matière première, l’information, et de corrompre en même temps les cerveaux qui ont à l’analyser. Toute information est faussée par l’empire qu’exerce le pouvoir sur la grande presse, la radio et la télévision. Ces puissantes usines moulent les faits, les dénaturent, les amputent, les écrasent, les défigurent. Contrairement aux illusions de Paul Valéry, les faits sont malléables à merci, et les techniques d’information qui, à première vue, semblent faites pour l’objectivité -celle de l’image notamment- se prêtent plus facilement encore que d’autres aux travestissements. Aux actualités, devant un poste de télévision, en feuilletant un magazine, ma vigilance est toujours aiguisée par le souvenir d’une anecdote déjà ancienne, et qui est exemplaire : Hitler étant entré à Vienne, une société d’actualités g=française utilisa les mêmes bandes qu’une société nazie ; on y voyait des rues vides jalonnées de volets fermés ; dans la version allemande, elles signifiaient l’unanimité des Viennois, leur empressement à déserter leur quartier pour aller acclamer le Führer ; et je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle émotion contenue le commentateur français tirait de ce spectacle la preuve que, pour éviter d’assister à la hideuse entrée d’Hitler, les citoyens de Vienne s’étaient enfermés chez eux, derrière leurs volets clos. La légende s’incorpore si bien à la photographie, et la « voix-off » à l’image cinématographique télévisée, qu’aucun spectateur, sauf s’il bénéficie d’informations particulières, ne peuit douter de ce qu’il crois voir, alors que le Pouvoir à son gré, à partir d’un matériel qui a l’apparence de l’objectivité, la force convaincante du vrai, vous fabrique des Viennois douloureux ou des Viennois émerveillés.
Cette immense machine à impressionner les cerveaux est aujourd’hui l’arme favorite d’un chef d’État qui a su comprendre qu’il ne régnait que grâce à elle. La France qui croit se renseigner sur ce qui se passe dans le monde ne se renseigne que sur les opinions que le général de Gaulle a de la conjoncture. Mais parce qu’il ignore qu’il assiste à une sénce de prestidigitation, le spectateur prend cette fiction officielle pour une vérité à l’état brut.
Que la matière sur laquelle le citoyen a l’illusion de se former une opinion soit frelatée au départ prend toute sa gravité si l’on considère que l’autre caractéristique de ce régime est son hostilité pour l’esprit critique. Il n’est disposé à le tolérer, ni dans de grands corps de l’État dont jusqu’ici l’existence était fondée sur l’indépendance, le Conseil d’État par exemple, ni dans la presse, ni dans l’édition où sa vengeance poursuit avec méthode le moindre contrevenant. »

(ce texte aurait pu être écrit aujourd’hui, il le fut en juin 1964 par Jacques Laurent et figure dans « Au contraire », paru aux éditions de la Table Ronde.)

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