En guise d’hommage aux combattants de 14/18 :

 petits_soldats
« C’était une grande année de fruits, nos guêpes en étaient folles et les frelons bourdonnaient à l’horizon; rien ne commandait de surseoir aux confitures. Le soin des reines-claudes ne saurait offenser la gravité de nos lendemains ni la dignité de nos angoisses. Il apparut tout de suite au contraire que renoncer aux confitures, mettre bas la louche pour se livrer aux soupirs et aux larmes, c’eût été comme un premier recul devant l’ennemi, une trahison de l’intendance. Il était bien connu et d’immémoriale expérience que la guerre donne faim et que le sucre allait manquer. Il n’y aurait plus désormais ni insignifiantes besognes ni médiocres devoirs. On s’arrangerait pour que l’ordinaire de l’existence fut paré de couleurs héroïques et nous comprenions déjà, nous les enfants, qu’il faudrait quand même se farcir les devoirs de vacances, et s’entendre dire que c’était pour la patrie. Aussi bien quelque vingt-cinq ans plus tard nos enfants ont-ils dû se l’entendre dire, avec un peu moins de conviction, peut-être.
Selon les chroniqueurs de l’époque, dès que fut placardé le texte impératif en caractères Didot sommé de ses petits drapeaux en sautoir, toutes les chicanes de famille et querelles de clocher furent aussitôt ramassées comme un jeu de cartes indécent et jetées dans un tiroir jusqu’à la paix revenue. Ils avaient au moins le devoir de nous le dire et c’était quand même un peu vrai. C’est le côté apaisant des grands drames qui étouffent les petits. Encore faut-il avoir le sens du drame et de ce côté-là dans la famille nous étions assez doués. Il se manifestait tout naturellement dans les petits conflits du quotidien domestique, affectif, caractériel et scolaire mais nous cultivions en commun, avec plus ou moins d’acuité selon les circonstances, l’amour de la patrie comme un sentiment dramatique, obligatoire et satisfaisant. La condition française appartenait à nos raisons de vivre et il n’était pas concevable qu’aucun de nous mît en doute
l’excellence et la nécessité. Restait que chacun de nous bien sûr l’aimait à sa façon, également aimable et sous des couleurs différentes sinon inconciliables. »

(Jacques Perret. Raisons de famille, Gallimard,)

(à visiter : http://jacquesperret.blogspot.fr/ )
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