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Le Chaudron de Cerridwen contient  la Connaissance :

J’ai trouvé une version du Conte de Taliesin vu du côté de Taliesin. C’est un conte gallois rapporté par John Matthews (à moins que ce ne soit lui qui l’ait écrit ?…) dans les « Contes de Sorcières et d’Ogresses » (Pierre Dubois . Ed. Hoëbeke).

Le Chaudron Initiatique

« Je m’appelle Taliesin et suis poète. Je connais le pouvoir des mots, la force d’une syllabe placée au bon endroit, l’agencement des paroles dans un ordre propice qui fait jaillir, irréfutable, la vérité… Il y a longtemps, avant tout cela, je portais un autre nom : Gwion. J’étais domestique chez la Vieille, aucune tâche n’était trop vile ni trop immonde pour moi : c’était Gwion qui lavait Afagddu l’imbécile, le fils demeuré de la Vieille ; c’était Gwion qui touillait les potions sur le feu, quand elle mijotait quelque mauvais tour en vue de porter le malheur sur la terre des hommes. A l’époque j’étais convaincu que tous les maux du monde sortaient de ce chaudron ; mais je sais aujourd’hui que seule la vérité se trouve dans sa froide panse, une vérité qui, acceptable ou pas, est toujours terrible à découvrir. Elle n’est pas bonne ou mauvaise en soi : elle est là, tout simplement, sans passion, lisse et calme comme une vitre ou un étang tranquille entre les arbres blancs…
Un beau jour, la Vieille entra dans la hutte où elle enfermait quelques cochons faméliques, sa marmite et moi ; elle me gifla à la volée et m’ordonna de faire le feu pour chauffer la marmite en vue d’un nouveau travail qu’elle avait l’intention de commencer presque sur le champ :
« Alors, ne perds pas de temps, gamin, ou bien je vais te faire voir ta récompense. »
Ce genre d’élan de tendresse, je m’y étais habitué et j’avais appris à en tenir compte : c’était un avertissement. Je hissai donc comme je le pus l’énorme récipient noir sur son trépied et me mis en devoir de faire du feu. Puis j’emplis le chaudron d’eau comme on me l’avait appris avant de retourner me tapir dans un coin de la cabane, jusqu’à ce que l’on ait de nouveau besoin de moi.
La Vieille mit cinq jours à réunir les ingrédients de cette nouvelle préparation. Quand elle s’écartait, il fallait que je continue à faire bouillir le mélange à petits bouillons. Au bout de neuf jours, le contenu de la marmite était une sorte de soupe visqueuse et nauséabonde ; la Vieille repartit en m’ordonnant formellement de ne pas laisser son mélange bouillir ni d’y toucher de quelque manière que ce soit :
« Ou tu le regretteras amèrement ! »
Pourquoi diable aurais-je été tenté de tripoter cette horreur ? Mystère ! je n’avais d’ailleurs nulle intention de désobéir, car j’avais déjà subi le poids de sa colère : ses jolies petites mains blanches étaient capables, je le savais, d’infliger les pires supplices que l’on pût attendre d’un être humain… Pourtant, je chargeai sans doute trop de petit bois sous le chaudron : brusquement il se mit à faire de grosses bulles ; comme j’approchai pour baiser le feu, plusieurs bulles éclatèrent et quelques gouttes –trois, je crois- m’éclaboussèrent la main.
La mixture était brûlante, je jappai de douleur et mis la main à la bouche pour la sucer. Tout de suite ma tête se mit à tourner et je dégringolai dans un espace sombre et rugissant où les bruits et les sensations étaient trop forts pour moi. C’est ainsi que moi, Gwion, je me perdis et ne revins jamais. Ce que j’ai vu là-bas, c’est cela qu’il me faut raconter, car ce breuvage avait des vertus initiatiques : elle l’avait concocté pour son monstre de fils ; et quand je goûtais son goût de fiel noir, je vis toutes les maladies et tout le gâchis du monde, et le lent poison qui dévore l’âme de l’humanité. Là bas j’entrevis aussi l’aube de l’espérance, l’annonce de la présence de celui dont la présence changera le monde pour toujours –oui, jusqu’à la fin du monde- bien que je ne sache rien de tout cela, ni à l’époque, ni longtemps après.
Sensations de douleur, de peur, d’horreur. Une peut telle qu’elle glace comme une brume : elle enveloppe de façon informe et nébuleuse, mais fait aussi mal que la douleur de la naissance ou de la mort. La douleur m’entraîna au fond de l’abîme insondable où rien ne voulait plus dire quoi que ce soit, où ce qui faisait de moi Gwion était laissé loin dans le passé. Horreur de l’abîme, du vide, terreur négative qui sonne le glas de la vie, de l’espérance, de toute croyance.
Puis, la lumière. Un pinceau si perçant que, si l’on levait simplement les yeux sans précaution, on perdait la vue. Je n’étais guère averti, mais j’eus le bon sens de détourner le regard pour en observer le reflet : je ne pouvais supporter davantage que la moitié de la lumière, que la moitié de la vérité.
Des visages coulèrent vers moi, ils ruisselaient de lumière. Certains étaient avenants, d’autres renfrognés. Je n’en connaissais aucun . Je vis toutes sortes d’hommes : les uns torturés, les autres transformés, certains pleurant à chaudes larmes et d’autres riant à la vie. Je vis des femmes à la beauté mystérieuse : rien qu’à les voir, j’avais peur de ma propre âme et j’essayai de regarder ailleurs.
Puis j’entendis les voix, les appels, les cris et les hurlements. J’entendis le fracas de la bataille, de l’amour, de la naissance et de la mor,t, du supplice et du plaisir, de la joie et de la peur. Je fermai mes paupières brûlées, j’essayai d’obturer mes oreilles, mais aucune défense n’était étanche : ce ne fut qu’en m’ouvrant à tout que je parvins à tout supporter. Je m’abandonnai à ce monde de tintamarre, de lumière et de mouvement, à toutes ces sensations : elles me firent accéder à une dimension du savoir qui me rendait conscient à un point presque insupportable.
Et ce fut ainsi mais un moment seulement. Le temps d’un clin d’œil, tout le savoir et toute la connaissance furent miens. Au moment où j’accédai à cet empire de possibilités infinies, je sus que la Vieille savait que j’y arrivais : quelque chose l’avait avertie de ce qui m’était advenu. En effet je partageai désormais une part de sa connaissance, une part de sa vie.
Elle était à ma poursuite.
Je m’enfuis dans un paysage sans âge ; dans ma course je franchis des collines, des fleuves et des forêts qui s’écoulaient autour de moi comme s’ils n’avaient pas de substance : je les franchis en pataugeant. Sans arrêt, je savais la présence de la Vieille qui volait comme une ombre à la surface de la terre, de plus en plus près.
Pour hâter ma fuite, j’enfilai les gants et les oreilles du lièvre. Mais, je le savais, elle était toujours sur mes traces : elle avait opté pour la langue et les dents du lévrier, qui courait aussi vite que moi. Je revêtis donc les nageoires et la queue de l’otarie, et m’enfonçai à toute allure dans un monde aquatique, les poissons stupéfaits s’écartaient de chaque côté de ma tête. Mais la Vieille, sous la forme du lévrier, suivait ma traversée à l’odorat et se rapprochait encore ; je dus changer pour les ailes de l’oiseau, là encore elle me rejoignit : elle était faucon, elle frappa mon dos couvert de plumes. Dans une dernière tentative pour lui échapper, je me fis grain de blé dans une meule de foin. Mais je savais de cette étrange conscience que j’avais depuis peu, que j’étais pris : et, de fait, la Vieille s’était faite poule, elle me saisit dans son bec et m’avala. Elle redevint alors elle même et je m’endormis dans la tiède obscurité de ses entrailles. Là, je rêvai.
Je rêvai d’une ombre projetant une lumière : elle me montrait des lieux désolés où nulle herbe ne poussait, où les arbres étaient dépouillés et le sol sec et fendillé. Dans cette désolation surgit comme une tendre vrille verte, qui poussa des rejetons, tant et si bien qu’un réseau de verdure recouvrit la terre morte…
Je rêvai d’un homme descendant un escalier en colimaçon, d’étage en étage plus éloigné de la lumière du jour. Il balançait à la main une lanterne vacillante dont la lueur ne dévoilait que des murs gluants de moisissure. Tout au fond de ce puits s’ouvrait une salle jonchée d’excréments ; une vieille aveugle obscène, hideuse et immortelle, était accroupie au milieu des immondices : elle lui demanda d’embrasser ses plaies suintantes, ses ulcères sans nom. Comme une ignoble araignée elle suçait la vie en lui…
Je rêvai de notre mère la Terre, de ses vastes entrailles où pullulaient ces images parmi tant d’autres, tant et tant que je ne puis citer. Aveugle et sombre, je me coulai dans ces passages tièdes qui irriguaient sa masse énorme ; mes mains frôlaient des formes immondes qui glissaient sous moi…
Soudain, je me heurtai, aveugle, à une absence d’obscurité. D’abord je ne vis pas la différence, ce n’était pas quelque chose que je puisse appeler lumière. Puis une main chaude, pleine de vie, me remit vivement debout ; des ailes –étaient-ce des pétales ?- m’enveloppaient et cette chaleur avait, en outre, une voix, ni homme ni femme quelque part à l’intérieur de ma propre tête ; elle prononçait des mots qui, dans l’instant, engendraient des images. Expériences des douleurs de la création, au contenu fait d’ombres et de lumière –oh, la tendresse et la pureté…
Tout cela tournoyait, et il en venait d’autres, et toujours d’autres ; et c’était toujours différent, toujours pareil, homme et femme du même sexe, mort et naissance de la même réalité. Tout se rejoignait : c’était une naissance, mon cri de naissance qui déchirait les cieux au moment où je tombais des entrailles de la Vieille, exposé à la lumière du monde dont j’avais vu mourir et renaître l’âme…
Je m’éveillais, tout tremblant, au flanc de la montagne ; j’avais encore la coupe serrée entre mes doigts gourds, le labyrinthe en spirale se calmait enfin sous mon regard las…

Voilà ce qui clôt les lèvres de l’initié, et non la promesse faite sur le seuil des mystères. Moi, Taliesin, ex-Gwion à présent rené, né du chaudron de la Vieille dont les façons ne sauraient plus me terrifier, né du breuvage que tous doivent boire, moi, disais-je, je sais. »

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