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romantisme

« L’Amérique, est-ce qu’au moins j’avais entendu parler de l’Amérique ? Pour ne pas m’attirer d’inutiles sarcasmes, je me gardai de décrire à mon compagnon l’image que je me faisais alors d’une Amérique engloutie, celle qui lui avait survécu ne m’intéressant pas, où des dames en crinolines et des planteurs vêtus de blanc, servis par de bons nègres joueurs de guitare, vivant dans des maisons patriciennes flanquées de portiques à colonnades, au milieu des fleurs tropicales. Ce passé romantique mariait son prestige à celui d’autres passés. La guerre de Sécession, connue à travers des récits romanesques (…) avait une place de choix dans ma mythologie particulière. Même, j’avais baptisé un chat noir que nous avions eu au Moguérou, du nom d’un général confédéré, Beauregard. Est-il besoin de le dire ? J’étais sudiste, comme j’étais jacobite, carliste et vendéen : en vérité, je m’étonne d’une fatalité qui me poussait à embrasser toutes les causes perdues de l’histoire. Le Grand Foc était le responsable. C’était lui, et bien avant que je n’entrasse au Bon Pasteur, qui m’avait mis entre les mains des ouvrages d’histoire et des romans à la gloire des vaincus d’Appomatox, de la Boyne et de Quiberon. Un déplorable syncrétisme s’établissait dans mon esprit et, méconnaissant les différences de temps et de lieu, je voyais dans le Maître de Ballantrae et dans le marquis de la Rouërie, en Stonewall Jackson et en don Carlos les combattants d’une même cause de la tradition et de l’honneur. Le lecteur s’inquiète d’une telle confusion d’esprit. Je la juge aujourd’hui sans indulgence. Mais, à dix-neuf ans, j’étais encore sous le charme de mes premiers enthousiasmes. Un enchanteur Merlin (…) m’avait jeté un sort et je rêvais tout éveillé, courant la lande avec le Maître et les chemins creux avec le Chevalier Destouches, guettant, au coin de la rue Saint-Nicaise, la calèche du Premier Consul, fuyant Atlanta en flammes, tantôt portant le kilt et tantôt la peau de bique, épinglant un sacré-cœur sur ma veste, fou de passé, fou de navires, fou de combats… »

Michel Mohrt. La prison maritime. Gallimard.

 

(je trouve l’auteur un peu dur avec lui même. En ce qui me concerne, et si on le suit dans sa démonstration,  il semblerait que je n’ai jamais vraiment quitté mes dix-neuf ans…)

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« La mer était bleue, d’un bleu-vert assez peu fréquent sur nos côtes et qui m’évoquait celui d’une gravure admirée dans le numéro de Noël d’un riche magazine, illustrant une histoire de boucaniers à l’île de la Tortue. Au large des Méloines nous croisâmes une bande de marsouins, dont les bonds au-dessus de la mer étaient l’image même de la liberté, et comme nous approchions cette forteresse de granit, nous parvinrent les cris des mouettes dont les nuées s’élevaient au-dessus des tours d’angles et des chemins de ronde, et le ronflement terrible de la mer s’engouffrant dans les criques ouvertes comme des brèches dans la muraille démantelée, au point que nous devions hurler pour nous faire entendre. Mollement couché à l’avant , la tête reposant sur une glène de filin, je regardais par dessus la lisse monter et descendre la ligne d’horizon, le long de laquelle des cargos se dirigeaient vers les ports d’Espagne et d’Afrique, éclaboussant le ciel de leur fumée comme une seiche répand son encre dans l’eau claire d’une mare, ou bien le vol rapide, au ras des vagues, de cormorans, le cou tendu. Le soleil chauffait le pont autour de moi et le vent ronflait dans la toilure établie au-dessus de ma tête. La nausée qui m’avait pris pendant les premières heures de navigation s’était dissipée, et l’estomac rempli de la purée d’oignons préparée par Auguste et servie dans des assiettes grossières, je jouissais de la torpeur où me plongeaient le vent et la chaleur du milieu du jour. Les élancements des blessures que je m’étais faites aux mains me procuraient une agréable titillation. Heureux de sentir vivre sous moi le Roi-Arthur, heureux d’avoir quitté la maison trop familière du Moguérou et les lieux connus de mon enfance, pour me trouver en compagnie d’êtres que j’admirais et que j’aimais, je me laissais aller à mille rêveries agréables sur l’avenir. Ainsi s’écoula la plus grande partie de notre première course en mer. Privé de tout souci, sans désirs, confiant dans la robustesse du navire, ayant remis mon sort entre les mains du capitaine, rien ne comptait pour moi hormis la brûlure du soleil sur mon visage et le goût du sel sur mes lèvres. Enfermé dans les murs de toile et d’espars d’une cellule précaire échafaudée par miracle sur l’immensité de la mer, je savourais une incroyable liberté. »

Michel Mohrt, La prison maritime. Gallimard.


Ainsi s’embarque pour l’aventure, le jeune héros de « La prison maritime », formidable roman d’aventure et d’initiation qui m’a fait rêver et vibrer et dont le souvenir m’enchante. Je me suis aperçu, il n’y a pas très longtemps, que l’argument historique sur lequel il est construit est le même que « Plus de pardon pour les Bretons », de Saint-Loup .

Michel Mohrt est mort la semaine dernière, le 17 août pour être exact. Toute son œuvre est à lire !…

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