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« L’art moderne n’est presque toujours qu’un canular, l’excuse pitoyable d’une génération sans talent ni imagination, incapable de prolonger ce qui a été fait, mais surtout de le dépasser en inventant de nouvelles formes. La dictature égalitaire a voulu que l’art, devenant accessible, compréhensible par tous, tous puissent être artistes. Au nom de cette logique implacable, on en vient à payer des fortunes des toiles peintes par des singes. Ce n’est plus la qualité de l’œuvre, l’émotion qu’elle fait naître qui fait sa valeur, mais son prix. L’art devenu incompréhensible, pour mieux le démocratiser, rendre lisible l’illisible, élever le commun au rang de l’exceptionnel, on a attaché une nouvelle dimension à l’œuvre : son explication, sans laquelle l’art moderne ne saurait exister. Jusqu’au XXe siècle, l’œuvre parlait d’elle même. Point besoin de l’expliquer, de la démontrer. L’évidence s’imposait à tous, même aux yeux des moins avertis. Aujourd’hui, l’artiste vous explique avec sérieux que ce n’est plus l’œuvre qui compte mais son interprétation, le ou les messages qu’elle délivre. Ce n’est plus de l’art, au mieux de la psychanalyse de supermarché, au pire le délire de petits commerçants, cohortes de vulgaires qui se seraient bien appelés de La Tour, Botticelli ou Michel Ange, s’ils n’avaient été si tragiquement médiocres. Le goût de ces critiques, élites autoproclamées d’une époque décadente, est si fin qu’il évoque celui des masses de « raveurs » défoncés aux psychotropes et dégoulinant d’alcool, se tordant au rythme convulsif des sons techno, entre deux spasmes de vomissements. »

Pierre Cévennes, Les irascibles. Editions du Lore.

(peinture :J. B. Chardin, Le singe peintre (1699- 1779))

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« Il aimait le verbe, les mots justes au sens aiguisé et leur langage approximatif n’était que grossièreté et provocation, juxtaposition d’onomatopées, de « verlan » et de termes étrangers dont ils ignoraient la signification. Là où la musique de Mahler, Rachmaninov ou Tchaïkovski soulevait son âme et libérait son esprit, ils fabriquaient des rythmes schizophrènes, sans force ni harmonie, pillant sans vergogne les succès passés pour mieux vomir les minables produits d’un non-peuple dégénéré qui méprise les arts lorsqu’il ne les comprend plus, souille de ses signes primaires des chefs d’œuvres millénaires et se confectionne une culture à deux sous, quand la bêtise et l’ignorance lui interdisent l’humilité. Que n’étaient-ils de vrais barbares imposant par la force une vigueur nouvelle à un monde décadent ! Au lieu de cela, ils s’abreuvaient de tous les clichés, se vautraient avec arrogance dans les modes toujours plus laides et insipides d’une société qu’ils prétendaient rejeter, jetant le discrédit sur tout ce qui leur ressemblait. Sans honte, ils s’appropriaient les excuses que d’autres, manipulateurs habiles ou idéologues naïfs et démagogues, s’acharnaient à leur trouver pour justifier toujours plus de lâchetés et de déshonneur. Repris par les médias et les politiques, glorifiés par la publicité ou les modes, labellisés par le cinéma, leur style gangrenait une société soumise, incapable d’exister ailleurs que dans la décadence. »

Pierre Cévennes, Les irascibles. Editions du Lore.

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« Le droit du sol est une aberration criminelle ! Un pays, ce n’est pas seulement un espace à partager, sur lequel, chaque nouvel arrivant disposerait du droit absolu d’agir et de décider à sa guise, quelles que soient les raisons de sa venue ou le temps de son séjour. Un pays, c’est une famille, avec ses nuances, ses disputes, ses enfants prodiges et ceux que l’on veut oublier, ses heures de gloire et ses échecs, ses haines féroces et ses amours. Comme toutes les familles il a un nom, un visage, des origines, une histoire, des cousins proches ou éloignés, des caractéristiques communes qui sont la marque de son identité supérieure, celle qui unit au-delà des différences. Un pays, c’est une langue, une manière de croire et de célébrer Dieu, de jouer la musique, de ressentir et de décrire les émotions, c’est un regard sur les choses et le monde, une approche des gens, un lien particulier avec la terre. On ne naît ni ne grandit semblable, selon que l’on a vu le jour sur les plages de Papeete, le désert de Gobi ou les forêts de Norvège. Affirmer ses différences, ce n’est ni faire injure, ni manquer de respect à quiconque, c’est au contraire reconnaître et valoriser tout ce qui fait l’autre, son identité profonde, c’est protéger toutes les cultures, et donc les véritables différences, de l’uniformisation forcée, c’est préserver toutes les histoires de l’oubli. Derrière l’impérialisme égalitaire, il y a la plus monstrueuse entreprise de décérébration et de déculturation jamais entreprise. Le voilà bien le pire des crimes contre l’humanité ! Bien sûr, on peut se plaire en la compagnie de ses voisins, aimer leur rendre visite et partager avec eux ce que l’on a de plus précieux. Rien ne vaut la rencontre et l’échange pour apprendre, comparer et s’enrichir mutuellement. Faut-il qu’il y ait encore matière à comparer et à partager. Mais doit-on pour autant installer voisins et étrangers sous notre toit, vivre avec eux, leur abandonner jusqu’au droit de choisir notre propre environnement, les règles avec lesquelles nous voulons vivre ? Faut-il que « chez nous » n’ait à ce point plus de sens qu’il en devienne suspect ? Quels crimes, quelles hontes secrètes et collectives aurions nous à expier pour accepter pareille folie ? Derrière la fumée de leurs gesticulations convulsives, pour qui œuvrent-ils ces apprentis sorciers du verbe, ces distillateurs de poisons, qui ont fait du mensonge et de l’ignorance une morale au nom de laquelle ils ruinent et saccagent tout ? Pour quelle logique absurde, pour qui tant d’acharnement à détruire, tant de petites haines vulgaires et mesquines pour tout ce qui a été et ce qui a compté avant nous ? Eux qui vont jusqu’à réécrire le passé pour mieux le récuser, savent-ils vers quel néant ils nous précipitent ? De dogmes en réformes, de lois en condamnations, d’utopies en mensonges, jusqu’où nous faudra-t-il boire la lie de leurs échecs avant d’oser dire : maintenant c’est assez ! Quand verra-t-on ces générations de politiciens aveugles, d’écrivains ratés, de journaleux complaisants, de philosophes de comptoirs et de juges encartés, tous complices dans le même crime contre le peuple, comparaître au tribunal de l’histoire ? Puisqu’ils ont tellement foi en eux, qu’ils osent le référendum ! Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est plus qu’une farce, lorsque la réponse à la question de l’identité tient toute entière dans le code pénal. Mais peut-être est-ce sans importance pour qui trouve au tam-tam autant de voluptés qu’au piano ? »

Pierre Cévennes, Les irascibles. Éditions du Lore.

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