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« La lecture est un refuge par temps de laideur. -Les livres : bunkers de papier. Ils nous offrent d’échapper à cet impératif de la modernité, ce nouveau commandement des sociétés transparentes : « Être joignable. » Rester joignable est une injonction que l’on devrait réserver aux détenus en liberté conditionnelle, aux porteurs de bracelets électroniques. Lire, c’est le contraire : on se coupe, on s’isole, on s’installe dans l’histoire et, si elle vous captive, le monde peut s’écrouler. Les seules personnes joignables, ce sont l’auteur et le lecteur. L’un parle : sa voix parvient parfois du fond des âges ou de très loin dans l’espace. L’autre reçoit cinq sur cinq. La communication est parfaite, ça capte ! Tout lecteur est coupable de préférer le commerce de ses petites stèles de papier au contact avec ses semblables. Le spectacle est réjouissant de ces gens enfouis dans leur livre. Ils l’ouvrent, le monde se ferme. Un général chouan est allé à la mort ainsi. Il était debout sur la charrette, la foule le conspuait, lui lisait. Au pied de l’échafaud, avant de monter les marches vers la guillotine, il a corné la page ! »

(Sylvain Tesson. Géographie de l’instant.)

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En date du 3 avril 2010, Sylvain Tesson note dans son journal d’ermitage « Dans les forêts de Sibérie » :

« J’ai commencé le Crusoé de Defoe, achevé le Robinson de Tournier et le Robinson des mers du Sud, récit des six années de Tom Neale sur l’île déserte de Souvarof.
On peut établir un certain nombre de caractères propres aux naufragés. Ces traits communs dessinent la figure archétypique du solitaire jeté sur un rivage.
—  sentiment d’injustice au moment du naufrage suivi de malédictions à l’endroit des dieux, des hommes et de la marine à voile en général.
—  naissance d’un léger syndrome mégalomaniaque : le naufragé se persuade qu’il est élu.
—  sensation d’être le seigneur d’un royaume et de régner sur les sujets animaux, végétaux et minéraux (…)
—  besoin de confirmer sans cesse le bienfondé de la vie solitaire en se pénétrant à tout propos de la beauté de cette existence.
—  oscillation contradictoire entre l’espérance d’une prompte délivrance et la répulsion du contact avec un semblable.
—  panique à la moindre intrusion d’hommes sur l’île.
—  empathie avec le monde naturel (elle peut mettre plusieurs années à naître).
—  souci d’alterner les temps d’action, de méditation et de loisir selon un rythme très codifié.
—  tentation de transformer chaque moment de l’existence en un jeu mis en scène.
—  sentiment légèrement euphorisant de tenir un rôle de veilleur en marge d’une humanité dévoyée.
—  risque de contracter le syndrome de le tour d’ivoire dont la forme grave consiste à se considérer à la fois comme le dépositaire de la sagesse universelle et le rédempteur des péchés des hommes. »

adaptés aux circonstances, il n’est pas difficile de voir que ces traits archétypaux peuvent parfaitement s’appliquer à tout solitaire, et pas seulement aux naufragés de la mer…

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« Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a pêché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants.
Je me souviens de mes journées dans la ville. Le soir, je descendais faire les courses. Je déambulais entre les étals du supermarché. D’un geste morne, je saisissais le produit et le jetais dans le caddie : nous sommes devenus les chasseurs-cueilleurs d’un monde dénaturé.
En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L’ermite, lui, ne demande ni ne donne rien à l’État. Il s’enfouit dans les bois, en tire subsistance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement. Devenir un manque à gagner devrait constituer l’objectif des révolutionnaires. Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt est plus anti-étatique qu’une manifestation hérissée de drapeaux noirs. Les dynamiteurs de la citadelle ont besoin de la citadelle. Ils sont contre l’État au sens où ils s’y appuient. Walt Whitman : « je n’ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m’y opposer. » En ce jour d’octobre où je découvris les Feuilles d’herbe du vieux Walt, il y a cinq ans, je ne savais pas que cette lecture me mènerait en cabane. Il est dangereux d’ouvrir un livre. »

Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie. Gallimard.

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