« Le droit du sol est une aberration criminelle ! Un pays, ce n’est pas seulement un espace à partager, sur lequel, chaque nouvel arrivant disposerait du droit absolu d’agir et de décider à sa guise, quelles que soient les raisons de sa venue ou le temps de son séjour. Un pays, c’est une famille, avec ses nuances, ses disputes, ses enfants prodiges et ceux que l’on veut oublier, ses heures de gloire et ses échecs, ses haines féroces et ses amours. Comme toutes les familles il a un nom, un visage, des origines, une histoire, des cousins proches ou éloignés, des caractéristiques communes qui sont la marque de son identité supérieure, celle qui unit au-delà des différences. Un pays, c’est une langue, une manière de croire et de célébrer Dieu, de jouer la musique, de ressentir et de décrire les émotions, c’est un regard sur les choses et le monde, une approche des gens, un lien particulier avec la terre. On ne naît ni ne grandit semblable, selon que l’on a vu le jour sur les plages de Papeete, le désert de Gobi ou les forêts de Norvège. Affirmer ses différences, ce n’est ni faire injure, ni manquer de respect à quiconque, c’est au contraire reconnaître et valoriser tout ce qui fait l’autre, son identité profonde, c’est protéger toutes les cultures, et donc les véritables différences, de l’uniformisation forcée, c’est préserver toutes les histoires de l’oubli. Derrière l’impérialisme égalitaire, il y a la plus monstrueuse entreprise de décérébration et de déculturation jamais entreprise. Le voilà bien le pire des crimes contre l’humanité ! Bien sûr, on peut se plaire en la compagnie de ses voisins, aimer leur rendre visite et partager avec eux ce que l’on a de plus précieux. Rien ne vaut la rencontre et l’échange pour apprendre, comparer et s’enrichir mutuellement. Faut-il qu’il y ait encore matière à comparer et à partager. Mais doit-on pour autant installer voisins et étrangers sous notre toit, vivre avec eux, leur abandonner jusqu’au droit de choisir notre propre environnement, les règles avec lesquelles nous voulons vivre ? Faut-il que « chez nous » n’ait à ce point plus de sens qu’il en devienne suspect ? Quels crimes, quelles hontes secrètes et collectives aurions nous à expier pour accepter pareille folie ? Derrière la fumée de leurs gesticulations convulsives, pour qui œuvrent-ils ces apprentis sorciers du verbe, ces distillateurs de poisons, qui ont fait du mensonge et de l’ignorance une morale au nom de laquelle ils ruinent et saccagent tout ? Pour quelle logique absurde, pour qui tant d’acharnement à détruire, tant de petites haines vulgaires et mesquines pour tout ce qui a été et ce qui a compté avant nous ? Eux qui vont jusqu’à réécrire le passé pour mieux le récuser, savent-ils vers quel néant ils nous précipitent ? De dogmes en réformes, de lois en condamnations, d’utopies en mensonges, jusqu’où nous faudra-t-il boire la lie de leurs échecs avant d’oser dire : maintenant c’est assez ! Quand verra-t-on ces générations de politiciens aveugles, d’écrivains ratés, de journaleux complaisants, de philosophes de comptoirs et de juges encartés, tous complices dans le même crime contre le peuple, comparaître au tribunal de l’histoire ? Puisqu’ils ont tellement foi en eux, qu’ils osent le référendum ! Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est plus qu’une farce, lorsque la réponse à la question de l’identité tient toute entière dans le code pénal. Mais peut-être est-ce sans importance pour qui trouve au tam-tam autant de voluptés qu’au piano ? »

Pierre Cévennes, Les irascibles. Éditions du Lore.

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