« On la [Jeanne d’Arc] mentionne souvent dans les ouvrages de sorcellerie, mais pour beaucoup, elle n’est absolument pas une sorcière. Nous disposons, sur elle, d’une multitude de faits embrouillés. Pour l’écrivain partisan, Jeanne est un personnage idéal car son histoire peut servir de base à maintes interprétations divergentes.

Pour Margaret Murray, Jeanne était une païenne, membre de l’Ancienne Religion; son surnom de « Pucelle », ou « Pucelle d’Orléans » signifie en réalité qu’elle était la Vierge de sa congrégation (le bras droit, la servante du Grand Maître) et qu’elle remplissait par conséquent les fonctions de second.

S’appuyant sur le fait que Jeanne était originaire de Lorraine, province réputée pour la sorcellerie, la magie et le paganisme, qu’elle entendit pour la première fois des voix au pied de l’Arbre Enchanté de Bourlemont, qu’elle possédait le don de guérir les malades, que ses partisans l’adoraient presque comme une déesse, et qu’après sa mort, le bruit couru qu’elle était toujours vivante, Murray avance cette théorie, que Jeanne représentait le dieu incarné aux yeux de ses disciples païens, et que son sacrifice sur le bûcher fut en fait le sacrifice rituel du Dieu divin, au sens que Sir James Frazer donne à ce terme. (Dans Le Rameau d’Or, Frazer postule la pratique de la royauté divine, par laquelle la santé et la vigueur du chef étaient identifiées à la santé et à la vigueur de son terroir. Comme la fertilité du peuple, du bétail et des terres dépendait de la santé du roi, on devait le mettre à mort au moindre signe de décrépitude physique afin qu’un robuste successeur pût le remplacer et assumer ses pouvoirs divins.)

Il est impossible de décider si la théorie de Murray concernant Jeanne d’Arc est exacte. Cependant nous savons pertinemment que Jeanne fut « coupable » de nombreuses pratiques associées à la sorcellerie : refus de prononcer le Notre Père, accent mis sur la révélation personnelle de Dieu, recours aux vêtements masculins pour exprimer sa « différence ». Que Jeanne ait vraiment appartenu à l’ancienne religion, ou qu’on l’ait considérée comme une hérétique chrétienne parce qu’elle revendiquait sa révélation personnelle (en fait on la brûla pour cette raison – non pour sorcellerie), son histoire témoigne de la misogynie, peut-être davantage qu’elle n’illustre l’impitoyable élimination des païens par les chrétiens. Les vêtements d’homme portés par Jeanne génèrent au plus haut point ses accusateurs. George Bernard Shaw affirme qu’on l’exécuta, non pour ses « crimes capitaux », mais à cause de son « insupportable et si peu féminine arrogance ».

On peut aussi voir dans l’histoire de Jeanne l’élimination d’une femme qui méprise le clergé, prétend connaître la divinité mieux que l’église elle-même, ou encore l’élimination d’une héroïne nationaliste. Comme pour tous les personnages historiques dont la vie atteint au mythe, son histoire peut servir une multitude de causes. »

Erica Jong, Sorcières. Albin Michel.

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