On a souvent tendance à ne voir dans le barde qu’une sorte de troubadour dont le rôle se serait altéré au fil du temps jusqu’à devenir un simple poète de cours dont la fonction n’aurait plus rien de sacré. Et pourtant, selon Jean-Louis Brunaux (« Les Gaulois ». Guide Belles Lettres des civilisations) les bardes « sont en réalité de véritables chantres sacrés. Strabon, toujours concis, dit qu’ils sont « des panégyristes et des poètes ». Ammien Marcellin ne retient qu’une de leurs fonctions : « [ils] chantaient aux doux accents de la lyre les actes les plus remarquables des hommes illustres, dans des compositions aux vers héroïques ». Diodore est plus précis : « .il y a chez eux des poètes lyriques qu’ils appellent « bardes ». Ces derniers, avec des instruments semblables à des lyres, évoquent ceux qu’ils louangent ainsi que ceux qu’ils raillent. » De ces témoignages on pourrait conclure que les bardes avaient pour mission quasi exclusive d’évoquer dans des chants les grands personnages pour en faire soit le panégyrique soit la satyre. Un tel tableau les ferait passer pour des sortes de troubadours attachés à quelque cour. Or ils sont tout le contraire. Leur parole est sacrée. C’est elle qui fixe les actes des hommes dans la mémoire collective, qui leur donne un sens positif ou négatif s’adressant non seulement aux vivants mais aussi directement aux dieux. Lucain a gardé un exemple de leurs pouvoirs incommensurables (« par vos louanges vous [les bardes] sélectionnez les âmes vaillantes de ceux qui périrent à la guerre pour les conduire à un séjour immortel »). En fait la place des bardes dans la société est comparable à celle des druides. Georges Dumézil la décrit de cette manière : « Chefs d’école, dépositaires et administrateurs de la tradition épique, … juges du mérite et du démérite des vivants et des morts qu’ils fixent dans leurs chants, magiciens habiles aux bénédictions et aux malédictions, ils forment à côté des druides une corporation non moins prestigieuse et souvent rivale. » Les bardes qui vantaient la vertu guerrière et prônaient des valeurs héroïques, étaient installés dans la société celtique depuis fort longtemps, si ce n’est depuis toujours parce qu’ils en étaient une composante indispensable. Ils durent être tout d’abord ceux que Marcel Détienne appelle des « fonctionnaires de la souveraineté », des individus situés à mi-chemin entre les prêtres et le peuple qui seuls pouvaient légitimer l’exercice du pouvoir par quelques-uns. »

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