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« Les auteurs de jadis commençaient sereinement leurs histoires à la naissance du héros. Ce procédé en vaut beaucoup d’autres, aujourd’hui de grand usage. Le petit Michel Croz était né dans les premières années de ce siècle, à quelques kilomètres du Rhône, dans un bourg dauphinois où son père venait d’acheter la charge de notaire. Entre sa mère, sa grand-mère, ses bonnes, ses deux sœurs cadettes et un grand curé, fantasque et jovial, qui le nourrissait de latin, il avait été un bambin, ni moins singulier ni plus banal que beaucoup d’autres sans doute. Il serait superflu en tout cas d’élucider ici ce minime problème. A treize ans, lorsqu’il fit son entrée au collège de Saint-Chély, un gros établissement religieux du Massif Central, Michel Croz avait renié aussitôt son enfance campagnarde, sans en devenir, pour autant, plus digne d’intérêt. Mais encore une fois, cela n’est pas notre propos.

Les êtres de quelque relief ont à l’ordinaire une seconde naissance. Elle peut être datée parfois aussi exactement que la première. Celle du jeune Michel Croz avait été assez longue et laborieuse. On peut avancer que le collège de Saint-Chély favorisait peu les maturations brusques et les coups de foudre spirituels. La vie y était demeurée parfaitement balzacienne, telle qu’elle est décrite dans Louis Lambert : le lever à cinq heures, la messe et dix heures de travail par jour, les parties obligatoires de boules à l’échasse dans les temps de repos, les sabots et les engelures durant six mois de l’année, les marches forcées de vingt kilomètres dans l’après midi du jeudi, l’inquisition permanente des préfets de division et des préfets de discipline, pour le physique comme pour le moral. Le nouveau Michel Croz commençait sans doute à se faire jour quand, durant sa classe de seconde, il avait créé le Sourire du Cloître, organe hebdomadaire et satirique, aux brillants collaborateurs, tué en plein essor à son cinquième numéro, par une oblique manœuvre de la Congrégation. Vers le même temps, Michel Croz avait entrepris la fabrication frénétique de drames médiévaux et de romans du XVIe siècle italien. Il en réservait la lecture, par copieux épisodes, à un public dont le vif appétit le chatouillait et l’enhardissait agréablement. Notre publiciste, toutefois, avait exclu soigneusement du cercle de ces lectures ceux de ses camarades qu’il estimait le plus. »

Les premières lignes du roman de Lucien Rebatet, « Les deux Etendards »,  un chef-d’œuvre de la littérature française du XXe siècle.

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